Court article sur l’ailleurs (III)

Source: editionsheliotrope.com

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Nous étions attablés à La Boulangerie, sur la rue Madalena, en plein cœur de la Baixa, à Lisbonne, et elle m’a fait remarqué ce jeune itinérant, de l’autre côté de la rue, qui venait d’acheter une cannette de Sumol et un carton de lait à un commerçant qui refusait de le laisser entrer. Il était vraiment sale, ses dreds et sa barbe étaient crottés, ses pantalons étaient déchirés et mouillés par la pluie. Le propriétaire du commerce lui a demandé ce qu’il voulait, a pris sa monnaie et il est revenu avec les trucs pendant que le jeune homme attendait sur le trottoir en se balançant d’un pied à l’autre. Je le regardais boire son litre de lait et j’ai cru que c’était peut-être Ciro, un personnage d’itinérant du roman de Patrice Lessard que je venais de finir, qui se déroule à Lisbonne, Le sermon aux poissons. Le jeune homme a remarqué que je le fixais et il a traversé la rue vers nous, il s’est pointé juste sous notre nez dans la grande fenêtre de La Boulangerie. Il m’a regardé avec un grand sourire angélique aux dents brunes et il a passé sa main sur son ventre, me signifiant qu’il avait faim. J’ai détourné le regard et un des serveurs du resto est allé illico lui faire signe de décamper. J’ai pensé à Ciro, en le voyant, parce que le souvenir de ma lecture était encore frais dans ma tête. Je lui ai dit, à elle, qui n’osait pas trop regarder dehors, que c’était étrange, que comme dans le bouquin de Lessard, cet itinérant buvait du lait, que comme Ciro, l’ange de la Graça, ce jeune homme calait des litres de lait. Elle m’a aussitôt répondu que mais non, que c’était du vin cheap en carton, et j’ai eu une illumination. J’ai compris soudainement qu’Antoine, le protagoniste du roman, perdu dans Lisbonne et obsédé par la ville, en quête de son identité et de ses fantasmes lubriques, mélangeant les filles et les langues, lui aussi croit que Ciro boit du lait alors qu’il se descend des litres de vin en carton. À la fin du livre, une fille qu’il a décidé d’inviter à le rejoindre au Portugal le lui fait comprendre, et il dit: « Je pensais bien connaître le Portugal mais je ne savais pas qu’on vendait du vin dans des cartons. Ça m’avait échappé. » Je me suis rendu compte aussi que moi-même, je venais de faire la même erreur qu’Antoine, en observant de loin ce jeune itinérant, en l’associant à Ciro, en lui faisant boire du lait au lieu du vin. Et c’est étrangement cette réalisation qui m’a fait comprendre que, comme Lisbonne avait échappé à Antoine, le livre de Lessard m’avait échappé un peu.

Cette anecdote est un exemple parmi d’autres des moments, des micro-événements qui ont ponctué ma lecture du livre de Lessard. De l’amener avec moi à Lisbonne était une excellente idée. Je m’en suis servi comme guide, il a remplacé le Lonely Planet quand on est allé prendre un verre dans le Bairro Alto, ce quartier festif où à peu près tous les commerces sont des bars ou des restos hip. On est entrés au Maria Caxuxa sous la recommandation d’Antoine, qui y écoute du Thelonious Monk dans le bouquin, mais il était sûrement un peu tôt, l’ambiance était moche, alors on est repartis. Ma première Ginja, je l’ai bue avec Antoine en tête aussi. Antoine complètement pété qui essaie de retrouver son cellulaire en retraçant les pas de sa cuite de la veille. Il ne sait pas quelle heure il est, dans cette ville étrange où pas une horloge n’est réglée. Notre appartement loué se trouvait au sommet de l’Alfama, dans le beco de Santa-Helena. On entendait bien les cloches du quartier sonner, et je me demandais pourquoi elles sonnaient deux fois de suite, à l’heure et quatre ou cinq minutes plus tard. C’est le roman qui m’a fait comprendre que c’étaient les cloches de deux églises différentes, pas du tout synchronisées. Les moines et les curés ne se parlent pas, probablement. Ils ont chacun leur horaire, et tout le monde s’en fout que onze heures ou minuit arrive deux fois de suite.

Entre le roman de Lessard et moi, il s’est passé quelque chose comme une connexion. Pas une connexion parfaite, pas une symbiose, mais un petit choc électrique tout de même. Le lundi je lui disais à elle que je me demandais bien qui pouvaient être ces gens, cette équipe spéciale qui s’occupe des pavés portugais, ces petites pierres sculptées qui remplacent nos trottoirs et qui doivent être enlevées et replacées une à une lors des travaux de réfection. Le mardi je lisais dans le roman qu’Antoine, voulant refaire sa vie au Portugal, loin de Montréal et de son passé, espère intégrer cette escouade, dont on lui parle ainsi: « Ah oui! cette histoire de bâtiment, tu savais en passant qu’il n’y a que seize personnes dans l’équipe qui refait les pavés? Pour tout Lisbonne! et c’est très difficile d’y entrer, il y a un processus de sélection et de qualification très complexe, d’ailleurs, as-tu déjà fait ça, du pavage? parce que si tu n’as pas d’expérience ce n’est même pas la peine d’y penser, avec ou sans contact, dans cette équipe il faut un rythme minimum… »

Je ne sais pas si c’est un livre particulièrement bon, mais c’est un livre extraordinairement imprégné d’un lieu et d’un espace, qui m’a procuré un plaisir de lecture très personnel, très intime, même si j’ai trouvé certains effets plus ou moins réussis, comme les clin-d’œils formels à Saramago, par exemple. Je ne sais pas non plus s’il faut être là-bas pour l’apprécier correctement, pour en comprendre et en sonder les aléas, les détours et les profondeurs. Probablement que non, mais il reste que dans Le sermon aux poissons, en dehors de Lisbonne, il n’y a rien, il y a le vide vertigineux de l’oubli. Au-delà des frontières de cette ville jaune et bleue, toute en azulejos et en décrépitude, qu’Antoine fantasme, et qui lui glisse constamment entre les doigts, c’est le néant. Et il faut lui tenir la main, à ce guide instable, si on veut un tant soit peu trouver son chemin et ne pas tomber.

Un avis sur « Court article sur l’ailleurs (III) »

  1. […] particulière et très personnelle pour le premier roman de Patrice Lessard, paru en 2011, Le sermon aux poissons. C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que j’ai ouvert Nina, le second volet de son […]

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