Monter un bateau

Mon père vient de me chipper ça, il l’a retrouvé dans un de ses carnets et me donne la permission de le publier ici. Il a dû gosser ça durant les années où il s’est pris pour un écrivain.

***

AIMÉ GRENIER-CALVERT EST NÉ à Montréal le 12 octobre 1845, à minuit, sur le plancher d’une chambre d’hôtel de la rue St-Jacques. Le garçon en service, un jeune homme nommé Pierre-Jean DesForest a entendu les cris d’un nouveau-né, a délicatement frappé à la porte de la chambre du troisième, a frappé un peu plus fort en demandant, d’abord en anglais, puis en français, s’il pouvait apporter son aide de quelque manière que ce soit. N’obtenant aucune réponse – si ce n’est les pleurs aiguisés et stridents d’un poupon qui n’existait pas quelques instants plus tôt, lorsque la jeune femme emmitouflée l’avait suivie dans l’escalier en colimaçon – il a ouvert la porte, se disant que c’était probablement sa dernière nuit de travail. « C’était une grave offense que de pénétrer dans une chambre occupée, surtout la nuit, surtout une chambre occupée par une femme seule », écrit-il dans son autobiographie Une vie en colimaçon [Édition du Jour, 1923].

Faisant fi des règles de base de la discrétion et de l’étiquette, Pierre-Jean a poussé la porte tout en glissant un pied et un nez à l’intérieur de la pièce sombre. Le vent froid d’octobre froissait les rideaux de la fenêtre du fond, grande ouverte. Le son de claquement du tissu se mêlait avec celui d’un bébé couvert de sang, hurlant, bêlant, gigotant au milieu du plancher de bois. Sans hésiter, le jeune homme s’est précipité vers l’enfant pour le poser sur le lit et le recouvrir d’une courtepointe blanche, qui n’allait plus jamais servir, et s’est empressé d’aller fermer les battants de la fenêtre, penchant son abdomen vers la rue en étirant les bras.

« Je me précipitai vers l’enfant et le déposai sur une courtepointe blanche, un acte qui devenait par le fait même mon second arrêt de mort : des bavures sanglantes tachèrent immédiatement la fabrique [sic]. Je pensai alors que le concierge n’allait même pas vouloir entendre ma version des faits. C’en était fini! D’abord une intrusion nocturne, ensuite un gâchis irréparable! »

L’image d’horreur qui l’attendait à l’extérieur, trois étages plus bas, lui a changé les idées. Son poing s’est figé sur le rabat de la fenêtre, il a reculé d’un mouvement impulsif, s’est repositionné pour avoir une vue directe. Une forme noire gisait sur le pavé de la rue St-Jacques, féminine, presque nue, les membres courbés dans des directions improbables.

C’était mon arrière arrière-grand-mère.

AIMÉ GRENIER-CALVERT EST MORT le 10 septembre 1939, alors que le Canada déclarait la guerre à l’Allemagne en grande pompe (Mackenzie King envoyant une lettre recommandée au roi George VI, pour que ce dernier approuve la décision). À 93 ans, essoufflé, rompu,  il laissait derrière lui trois fils, plusieurs petit-fils, un arrière petit-fils  aucune fille, pas de femme et évidemment pas de parents. La femme qui s’était jetée par la fenêtre, sa mère, n’avait jamais été identifiée. Et aucun père originel, aucun patriarche ne s’est jamais manifesté dans notre histoire familiale. Qui plus est, si Pierre-Jean DesForest ne s’était pas découvert sur le tard un talent (ou du moins une pulsion) de conteur et de mémorialiste, nul n’aurait jamais su les circonstances de sa naissance et de ses premières années chez les Calvert, une riche famille protestante de Memphrémagog.

Dans Une vie en colimaçon, DesForest raconte comment, après avoir secouru l’enfant, après l’avoir langé dans une courtepointe, après avoir informé ses collègues de sa macabre découverte, il s’est retrouvé devant le concierge de l’hôtel et un gendarme, aussi imposants l’un que l’autre. Leurs moustaches vrombissaient. Contrairement à ses appréhensions, ils lui ont demandé aussitôt de leur relater sa version des faits, qui a semblé les satisfaire parce que le gendarme s’est penché vers l’oreille du concierge, et que ce dernier s’est laissé chuchoter quelque chose, et qu’une pointe de sa moustache s’est relevée, et qu’il s’est empressé de remercier DesForest pour sa diligence et sa promptitude, et qu’il lui a illico octroyé une promotion. L’auteur de Une vie en colimaçon met ici fin à son prologue et indique clairement que cet épisode glauque constitue le réel commencement de sa longue existence (carrière, ici synonyme) dans l’hôtellerie.

Jusqu’où a-t-il grimpé les échelons, vous pouvez le découvrir vous-mêmes, son livre est encore facile à trouver dans certaines librairies spécialisées. Ce n’est pas mon propos. Je me concentrerai sur le récit qu’il fait de la nuit où mon arrière grand-père est né.

Les employés, réunis dans la cuisine, se demandaient quoi faire de cet enfant, alors que l’on s’affairait dans la rue à décoller le cadavre du pavé. Il n’y avait pas d’orphelinat à Montréal en 1845. Une femme de chambre a proposé de le laisser sur le parvis d’une église, « comme dans le bon vieux temps », mais son idée s’est vue rejetée violemment par Pierre-Jean qui, décidément, se sentait l’âme d’un héros. Il a relevé la tête, son menton imberbe, ses yeux bruns fatigués, et a tout de suite pris les choses en main. Il était le nouveau chef de section depuis à peine dix minutes. Il avait dix-sept ans. Le bébé roucoulait sur la table de bois au milieu de la cuisine de l’hôtel et tous fixaient leur regard sur lui en écoutant Pierre-Jean parler.

D’après ses souvenirs, il aurait vivement dénigré l’idée d’abandonner, en pleine nuit d’octobre, un enfant sur le trottoir. Il écrit qu’avec « une éloquence décisive, je leur fit part de mon plan. Madeleine Perron et moi, venu le jour, irions déclarer l’enfant aux autorités. En attendant, pour les heures qui allaient s’égrainer avant le lever du soleil, les femmes allaient se relayer au chevet du nouveau-né. Cela m’apparaissait comme relevant de la plus simple évidence. C’était agir en connaissance de cause et au meilleur de nos responsabilités. Je ne leur révélai pas que le gendarme m’en avait intimé l’ordre quelques minutes auparavant. Je savourais déjà ma nouvelle position. Mes yeux s’enflammèrent et Madeleine rougi. »

MON PÈRE M’A TOUJOURS RACONTÉ que la première fois qu’il a lu Une vie en colimaçon, il n’a pas fait le lien entre les riches samaritains que Pierre-Jean décrit et les parents adoptifs d’Aimé. Et que quand il a finalement voulu contacter l’auteur, il était mort. Mon père était un homme particulier. Il savait tellement de choses, il connaissait tellement de secrets qui lui étaient parvenus par le biais de sa famille, ou qui avaient atterris dans ses oreilles par un contact ou un autre, qu’il a attendu des années avant de révéler le premier secret qu’il découvrait par lui-même. Il a attendu ma naissance avant de s’ouvrir d’abord à son père, puis à ses frères, puis aux frères de son père. Jusqu’à ce que l’ouverture soit juste assez grande pour laisser passer cet être tout en nœuds et en croupissements qu’était devenu Aimé Grenier-Calvert quelques années avant de mourir.

L’ironie de tout ça, bien sûr, c’est qu’Aimé a lancé sa dernière bombe sur son lit de mort, désamorçant du même coup celle de mon père. À 93 ans, il était peut-être noueux, mais il était encore capable de surprendre sa progéniture. J’avais à peine six ans, je ne me souviens de rien sauf d’un grand lit et d’une odeur d’ammoniaque. D’après les récits, Aimé a fait appeler son fils Simon, mon grand-père, et lui a demandé de faire appeler son fils Albert, mon père, et lui a demandé de faire appeler son fils Thomas, moi. Une fois tous réunis, les uns après les autres, au pied du lit dans lequel il avait conçu Simon plusieurs, plusieurs années auparavant, il nous a dit quelque chose du genre : « En passant, DesForest a tout faux: Calvert ne m’a pas abandonné, c’est moi qui a foutu le camp. J’ai détalé j’avais six ans. J’ai revu le pauvre homme des années plus tard, c’était en 82, je crois. J’avais quatre enfants, je voulais les lui montrer. Ça ne s’est pas passé comme prévu. Si vous croyez que je n’étais pas au courant de ma propre enfance avant qu’un idiot de scribouillard ne vienne vous éclairer la lanterne, vous vous fourrez le doigt dans l’œil. Je ne suis pas fou, je connais l’identité de ma mère depuis des lustres. Je sais même qui était mon père. Mais je vais vous laisser là-dessus, et dites au Premier Ministre qu’il fait l’erreur de sa vie et qu’il ferait mieux de se casser sa boule de cristal sur la tête plutôt que de se mêler des affaires des grands. »

Et il est mort tout de suite, avec la bouche dans la forme du mot grands, un long « r » roulant en bas du lit.

2 avis sur « Monter un bateau »

  1. Bock dit :

    Tu nous montes un bateau? C’est bien ton papa qui a écrit tous ces faits?

  2. Et j’ai tout recopié, déchiffrant patiemment sa calligraphie de médecin légiste.

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