Grande réponse

J’ai un souvenir très vif de moi à la bibliothèque de mon école secondaire, à Brossard, assis sur une chaise, accoudé à une table, les joues dans les poings fermés, les yeux rivés sur un Garfield, tellement crampé que j’en ai mal au ventre et que je commence à sentir le regard des autres tourné vers moi. J’imagine que ça commence un peu là, moi tout seul enfermé dans une bibliothèque, mais il me semble que Garfield ça compte pas vraiment. Surtout parce que j’ai un autre souvenir, oralo/auditif celui-là, où je m’entends très clairement dire à quelqu’un, probablement une figure d’autorité, que jamais je ne lirais de livre sans image. C’était à l’époque où je prétendais aussi qu’on ne me prendrait jamais non plus à écouter de la musique, cette activité dégueu que ma sœur faisait.

Je pense que j’ai commencé à lire vers secondaire II ou III. Je ne peux donc pas parler de Jules Verne, ou de Don Quichotte en version abrégée. Pour moi, Tom Sawyer, Don Quichotte, c’étaient des dessins animés, rien de plus. Mes premiers vrais livres, les premiers qui m’ont passionnés, c’étaient les livres à la couverture argentée de la collection de science-fiction et de fantastique de Presse Pocket, avec les peintures de Siudmak qui me faisaient tellement triper. J’ai été collectionneur dès mes débuts. Je voulais posséder ces livres, les voir s’accumuler. Je les classais dans ma première petite bibliothèque (que j’ai encore d’ailleurs, dans le vestibule ici): la série Dune en sept volumes, les trois tomes du Seigneur des Anneaux, les David Eddings, comment ça s’appelait déjà… de la grosse fantasy pure et dure… des cycles de cinq livres… pas la Doloreanne… ah, oui, la Mallorée et la Belgariade.

Mais en même temps, c’est pas tout à fait vrai… Sara me fait me revoir à la Place Portobello, ou au Mail Champlain, j’attends ma mère qui est chez la coiffeuse et j’ai un Frisson dans les mains et je capote ben raide. C’est sûr que c’est avant le secondaire. Et si je me force vraiment beaucoup, il me semble bien que je connaissais par cœur certaines répliques d’Ani Croche. Peut-être même que j’écoutais de la musique en cachette, quand ma sœur était chez des amis.

Une chose est sûre, c’est que je fais tout de même une différence, dans mon histoire personnelle, dans ma propre mythologie, entre ces livres et ceux qui m’ont fait basculer ailleurs pour vrai. Comprenez-moi bien, j’ai vraiment adoré Eddings, Bilbo, tout ça, et encore aujourd’hui je repense à Dune avec un bonheur immense, mais quand j’ai compris qu’un livre pouvait m’emmener dans la réalité, une réalité juste un peu décalée, et parfaitement parallèle à la mienne, je pense qu’il y a eu un déclic. Quand je me suis rendu compte que quelqu’un pouvait avoir envie de me raconter l’histoire de personnages qui ne tuaient pas nécessairement des monstres ou des elfes, qui n’avaient pas une sagesse millénaire emmagasinée dans un réservoir spatio-temporel, je pense que c’est là que j’ai compris ce que je voulais faire de ma vie. Pas écrire, pas nécessairement. Je voulais juste lire et laissez-moi tranquille.

Parce que la lecture, dans ma vie, ça coïncide aussi avec la crise d’adolescence. Ça a été tout de suite un moyen de me rebeller. À la fois symptôme et cause de ma rébellion. J’étais contre tout le monde. Je lisais, à l’école, tout le temps, et ça me permettait étrangement de prouver deux choses, qui me rendaient très fier: 1-que ce n’était pas parce tu lisais que tu étais un nerd (preuve à l’appui, la photo de moi vers 15 ou 16 ans qui orne ce billet – extimité quand tu nous tiens) et 2-que ce n’était pas parce que tu avais les cheveux vert que tu étais un imbécile. La lecture m’a servi à m’affirmer, à me donner une identité, à ce moment-là de ma vie. À partir d’un certain point fatidique, je me suis totalement, irréversiblement, consubstantiellement, substantifiquement, transformé en lecteur.

Tout ça pour dire que ce petit déclic dont je parlais plus haut, par rapport à la littérature générale (une expression que j’utilise faute de mieux et que j’espère que vous comprenez: cette littérature qui est souvent décrite comme celle où il ne se passe rien), il est arrivé avec Boris Vian, me semble-t-il. L’arrache-cœur avant l’Écume des jours, bien avant J’irai cracher sur vos tombes ou l’Automne à Pékin. L’arrache-cœur… je ne sais pas pourquoi. Il rentrait parfaitement dans ma poche arrière de jeans de skater, et c’était l’endroit où je portais mon livre à cette époque. Je n’ai aucun souvenir de la manière dont j’ai bien pu découvrir Vian, mais quand j’ai lu pour la première fois ce livre en particulier, les trumeaux, Jacquemort, Angel, les jeux de mots incessants (qui allaient tellement me faire pleurer de joie plus tard chez Ducharme, surtout dans l’Océantume), la concentration que ça demandait pour avoir l’impression de ne pas s’en être fait passé une… quand j’ai lu ce livre pour la première fois, j’ai su que je ne pourrais plus revenir en arrière.

Pour le Nabokov, c’est un peu plus clair, et c’est pour ça que j’ai tendance à donner la palme à Vian: je pense bien que La méprise, c’est venu plus tard. On devait être un peu plus vieux, Laurent et moi, quand il m’a parlé de ce livre que son père avait, et dont il lui avait conté l’histoire au souper. Je devais déjà être un lecteur parce que je me rappelle que j’étais pendu à ses lèvres et que je l’ai emprunté à son père la soirée même. En fait, plus j’y repense, plus j’ai l’impression que le père de Laurent a joué un rôle assez important dans ma formation. On respectait énormément son opinion, et ceux de la mère de Laurent aussi, c’étaient à la fois des scientifiques et des intellectuels. Ils avaient des tonnes de livres à la maison, un piano, des disques de musique classique, des ordinateurs avec une pomme dessus, alors que chez mous et chez tous mes autres amis de la Rive Sud, il y avait de la mélamine, des tables de salon en marbre et du tapis mur-à-mur. Bref, j’ai emprunté La méprise, ce roman absolument débile où un homme qui est persuadé d’avoir trouvé son sosie décide de l’assassiner pour prendre sa place parce qu’il a des problèmes d’argent. Nabokov m’a tellement jeté sur le cul que j’ai voulu apprendre le russe. Je me revois à la bibliothèque municipale, un coffret Assimil à six cassettes dans les mains. J’étais obnubilé par ce début, cette verve, cette audace, cette pompe, qui sortait de nulle part, qui ne se rattachait à rien dans mon expérience : « Si je n’étais parfaitement sûr de mon talent d’écrivain et de ma merveilleuse habileté à exprimer les idées avec une grâce et une vivacité suprêmes… Ainsi, plus ou moins, avais-je pensé commencer mon récit. Plus loin, j’aurais attiré l’attention du lecteur sur le fait que, si je n’avais eu en moi ce talent, cette habileté, etc. non seulement je me serais abstenu de décrire certains événements récents, mais encore il n’y aurait rien eu à décrire car, gentil lecteur, rien du tout ne serait arrivé. »

Je crois que Vladimir Nabokov, c’est surtout celui qui m’a réellement donné envie d’écrire. Et je viens de vérifier en retranscrivant ce passage: ma vieille édition folio date de secondaire V, donc plus tard que Vian. Je le sais parce qu’elle est identifiée à mon nom sur la page de garde et à cette époque-là, ce n’est jamais moi qui l’écrivait, mais plutôt Caroline Dawson (qui je pense bien est la sœur de Nicolas Dawson, ça se peut-tu?), la fille qui était à côté de moi dans le cours de français. J’ai mon nom d’écrit par sa main dans plusieurs romans russes.

2 avis sur « Grande réponse »

  1. myriam dit :

    trop drôle ta photo semi-ahuri, semi-surpris

    on voit que ça inspire parler bouquins, c’est soulageant je trouve, ça montre que les livres sont aimés, qu’ils ont formé bien du monde…

    pis t’es ben big shot du blogue toi: 25 commentaires!
    😛

  2. […] aux réponses de cette « Petite question », Grenier a mis en ligne le lendemain le texte « Grande réponse », où il expliquait ses débuts à lui comme lecteur, de Tolkien et la SF en passant par Nabokov et […]

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