À vue d’oeil

La liste des semi-finalistes du concours de nouvelles de Radio-Canada vient d’être publiée, je me permets donc de poster ici la courte nouvelle que j’avais soumise et qui n’a pas été retenue. C’est un texte qui aurait pu se retrouver dans Malgré tout on rit à Saint-Henri, mais que j’ai écrit trop tard, alors que le processus éditorial était enclenché. Disons qu’il fitte dans l’esprit général du recueil.

 

 

À VUE D’ŒIL

Depuis qu’ils ont éventré la rue du Couvent, avec leurs pelles mécaniques et leurs marteaux-piqueurs, elles sont toutes sorties à la lumière du jour, comme attirées par l’espace vide laissé dans l’air, temporairement. Les gens ne font pas attention, ils ne remarquent rien. Les travailleurs et les enfants traversent la rue sans regarder et les écrasent. Moi-même, je n’aurais rien soupçonné si ma blonde n’était pas revenue de l’institut l’autre soir en se plaignant d’une sensation bizarre sous la semelle. On a examiné ses bottes et on en a tout de suite repéré une, là, morte, toute écrabouillée.

Elles sont remontées à la surface, et on peut apercevoir les trous laissés par celles qui n’y sont déjà plus. Il y en a beaucoup, elles migrent jour et nuit. Si je me place dans un certain angle, à une certaine heure, le centre-ville à l’est et le trafic de Saint-Antoine derrière moi, noyé sous le tremblement des feuilles après l’averse, je peux les voir briller, sans faire de bruit. Elles ne vont nulle part, c’est une migration sans but, comme provoquée artificiellement. Si je suis attentif, je peux les sentir qui reviennent : elles se rendent jusqu’au milieu du terrain de baseball, à peu près, et elles rebroussent chemin. Elles reviennent vers du Couvent, probablement épuisées, déboussolées.

J’imagine qu’elles vont mourir quand ils vont étendre l’asphalte brulant, étouffées tout bonnement. Elles vont mourir si je ne les ramasse pas, asphyxiées en plein soleil au tout début de leur vie éphémère, entre deux glaires muqueux, à la manière de ces statues pompéiennes comme prises sur le fait, la main dans le sac, coulées dans le béton.

Je n’aurai pas le temps de toutes les sortir de là, mais ça vaut le coup d’essayer.

Alors je sors avec un grand bol de métal, chauffé au préalable, pas trop pour éviter de me brûler, juste assez pour leur donner une chance de résister au voyage du retour vers la maison, et je cours vers du Couvent, n’attendant pas le feu vert, pour en sauver le plus possible. Je fais tout ce qu’ils disent de faire sur le site. Je suis les consignes à la lettre. Je n’ai pas mis de gants, pour ne pas les blesser avec le tissu synthétique. La lumière du soleil décline parfaitement, c’est l’heure idéale, bleue, indiquée par plusieurs spécialistes. J’ai tout lu comme il faut. J’ai même calmé un de mes doutes, en écumant le forum de discussion : il ne faut pas avoir peur de tirer, elles sont très solides au niveau du thorax.

Les cols bleus sont repartis depuis longtemps, la machinerie lourde est inerte, les apprentis arpenteurs de la polyvalente, déployés dans tous le quartier, tracent des lignes droites imaginaires dans un silence religieux, en s’envoyant des signes de la main. On oublie leur présence.

Il y a le calme ambiant d’un arc-en-ciel en surplomb et moi je me penche pour en cueillir une. Oui, c’est presque comme si je la cueillais, c’est floral: j’entends un son léger et je sens une minuscule résistance en l’extirpant du sol. Je la tiens dans mes paumes en coupe. Elle gigote, c’est bon signe, et je la pose au fond du grand bol. En faisant bien attention de n’en écraser aucune, je passe la rue au peigne fin, entre Saint-Antoine et Saint-Jacques. Elles ont percé des milliers de trous. Je ramasse d’abord celles qui sont en bordure du trottoir et je navigue ensuite au milieu de la rue, en zigzaguant. Sur le site ils disent que c’est primordial d’être une présence non-intrusive. Ils disent qu’il faut s’effacer et les laisser venir à soi. J’avance prudemment, sur le bout des pieds, les mollets tendus.

Le bol est déjà presque plein. Il n’y a personne dans les environs, tout le monde est rentré, même le vieil homme du 785, qui fume une Pall Mall sur son balcon, chaque jour, chaque soir, depuis bien avant ma naissance. Ils ont décroché la pancarte VENDUE sur le terrain de la maison que je veux acheter un jour, quand j’en aurai les moyens. Après ce propriétaire là, ce sera peut-être ma chance. J’aimerais me faire réveiller le matin par les cris et les rires des enfants qui arrivent dans la cour d’école, juste en face.

Je fais attention à ne pas les perturber, et en les déplaçant dans le bol, en les brassant un peu juste pour vérifier, n’en tuant aucune, je les vois s’ébattre, gluantes, pleines d’une petite vie à peine perceptible. En décollant mes doigts tachés de leur corporalité visqueuse, je pense à l’abri que je vais leur préparer, à la lumière solaire artificielle que je devrai me procurer, à l’emplacement exact où je vais pouvoir les observer grandir et voir leurs paupières s’entrouvrir, à l’écosystème complexe que je devrai mettre en place, autarcique, humide. Je pense à l’humus et aux protéines. Je pense à ce que je ressentirai, à les examiner éclore, tout près, assis dans une chaise qui ne craque pas, même subtilement, parce qu’elles sont si sensibles aux hautes fréquences.

Demain, ou après-demain, ils vont refermer du Couvent, ils vont taper l’asphalte avec des pelles, avec des machines sophistiquées, qui vont produire des ondes de choc profondes jusque dans le sous-sol de la ville. Il y aura des conséquences, c’est certain, pour toutes celles que je n’aurai pas pu sauver. Celles qui seront parties vers le terrain de baseball et qui n’auront pas remarqué le mouvement commun de recul. Celles aussi que je n’aurai pas vues, à cause de l’angle de la lumière, ou à cause de mon manque d’attention, tout simplement.

Sur le site, ils ne précisent pas si ce genre de chose peut décimer la colonie au complet. Ils ne parlent pas du moment où les employés de la ville vont revenir et vont lisser tout ça, à grands renforts de rouleau-compresseur. Même sous l’onglet Conservation and Preservation, je n’ai rien trouvé de significatif. Ils me disent quoi acheter pour optimiser les chances de reproduction, certes, ils vont même jusqu’à faire la conversion en Celsius des températures idéales de reproduction, mais ils ne donnent aucune information au sujet de ce qui arrive à celles qui ne seront pas rentrées avec moi : celles qui seront sorties pour rien. Je ne comprends pas.

J’en ai parlé avec ma blonde, qui est surtout triste parce qu’on doit se débarrasser du chat, mais elle n’a pas de réponse satisfaisante à me donner. Elle m’a proposé de m’inscrire au forum de discussion et de poser la question directement aux experts. Elle a raison. Jusqu’ici, je n’ai été qu’un témoin silencieux. Le bouton Members, dans le coin supérieur droit, avec sa case blanche vide n’attendant qu’un mot de passe, ne semblait pas s’adresser à moi. Mes yeux passaient vite par-dessus, occupés à cumuler les détails scientifiques et les découvertes les plus récentes.

En marchant vers la quincaillerie, pour acheter une lampe à rayons UVB et des crochets de métal en S, je cherche un pseudonyme qui pourrait me convenir, un nom qui me représenterait bien. Un nom sous lequel je pourrais exposer la situation précise, inédite, que nous vivons ici, elles et moi. Je crois qu’ils me répondront bien vite. Après tout, on est tous là pour elles, pour leur bien-être : ils se concerteront et me feront part de la meilleure marche à suivre pour les prochaines semaines. Peut-être que ma question créera un réel engouement et que le fil de la conversation généré deviendra un incontournable du site. Peut-être qu’on demandera bientôt mon avis sur des questions épineuses. Est-il recommandé de continuer à les nourrir de sel non-raffiné après la tombée du jour? Y a-t-il un danger à remplacer l’inox par un plastique fibreux de haute qualité? Je réfléchis à ces questions et à plusieurs autres, auxquelles je peux répondre sans problème, parce que j’ai fait mes devoirs.

Sur le site, il y a un processus de sélection assez fastidieux, ils ne prennent pas tout le monde. Ils veulent décourager les dilettantes. Mais plus j’y pense, plus je suis certain d’être prêt à rejoindre la communauté.

*

On est plus d’un à faire la même chose. Vous pouvez lire d’autres nouvelles non-retenues ailleurs:

La fin des glaçons, par M.

Fait invécu, par Aimée

8 avis sur « À vue d’oeil »

  1. […] Clarence est aussi un rejeté de Radio-Canada (en fait, l’idée de publier sur nos blogues vie… Share this:TwitterFacebookJ'aimeJ'aime  […]

  2. Je-Me-Moi dit :

    réminiscences de « Order of Insects ».

  3. patricia dit :

    Bien hâte de te lire sur papier.

  4. […] À vue d’oeil (Daniel Grenier) La fin des glaçons (M.) Share this:FacebookTwitterJ'aimeJ'aime  […]

  5. hiroshimem dit :

    J’adore le contraste fixation (mentale) /arrachement (physique).

    Et j’ai bien ri quand j’ai lu « Après ce propriétaire là, ce sera peut-être ma chance ». Les maisons ne sont plus ce qu’elles étaient… ou encore est-ce la propriété tout court?

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