4. Les tâches

Une des tâches que j’ai accompli le plus souvent dans ma jeunesse, ma mère appelait ça « descendre la malle à linge ». Comme la maison avait trois étages, et que la salle de lavage était au sous-sol, je devais vider le panier à linge salle, vêtements, serviettes de bain, draps, et le descendre pour que ma mère puisse commencer son lavage. Je me rappelle de l’odeur, et je me rappelle aussi de la première fois où j’ai compris que j’étais devenu assez fort pour prendre la « malle à linge » par les poignées sur le côté et l’emmener avec moi pour la vider ensuite. On appelait ça une malle à linge: c’était une sorte de coffre en métal blanc, un peu cylindrique, avec un couvercle mou sur lequel on pouvait s’asseoir si on n’était pas trop lourd. Quand elle était vide, je me cachais dedans. C’est peut-être de cette odeur-là que je me souviens, l’intérieur de la malle à linge. Je me cachais dans la sécheuse aussi.

La façon la plus efficace que j’avais trouvée pour descendre le linge sale, c’était de le foutre par terre dans l’escalier et de le pousser marche par marche avec mes pieds, en me tenant sur les murs et sur la rampe. En atteignant le rez-de-chaussée, je rapatriais tous les morceaux qui s’étaient éloignés un peu, et je recommençais le manège pour l’escalier du sous-sol. Ça glissait beaucoup mieux dans celle-là parce qu’elle n’était pas en tapis. Sauf qu’il fallait faire attention parce qu’il y avait toujours un ou deux bols de céréales vides et quelques verres sales qu’un de nous avait déposé sur une marche, dans le coude de l’escalier, en prévision de le remonter plus tard à la cuisine. La salle de télé était rendue en bas depuis que « Léandre », l’entrepreneur dont je me souviens encore du nom, va savoir pourquoi, était venu « finir le sous-sol », comme ça s’appelait. En bas, on appelait « cave » le réduit dans lequel se trouvait la fournaise, le chauffe-eau, le réservoir de l’aspirateur central, et les milliers de documents d’archive de la vie commune de mes parents, sans compter les mille autres cossins que je ne peux m’empêcher d’explorer chaque fois que je vais chez eux, encore aujourd’hui.

On n’était pas fort sur la vaisselle dans cette famille. Quelqu’un se décidait un jour à remonter les bols et assiettes et verres qui traînaient dans l’escalier, et on donnait un grand coup. On avait un lave-vaisselle, mais à cinq personnes, ça s’accumulait quand même, je me demande bien pourquoi. C’était ce que je détestais le plus quand j’étais petit, ces soirées où on se tapait la vaisselle de trois jours, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles je suis obsédé par le fait de ne jamais en laisser traîner, ne serait-ce que quelques heures. J’ai de la difficulté à apprécier une soirée entre amis si la vaisselle du souper n’a pas été faite. Quand j’étais petit, mon rôle était toujours le même: j’essuyais. Durant des années je n’ai fait qu’essuyer et ranger, je n’ai jamais lavé. Ma routine était toujours la même, chaque morceau essuyé se retrouvait sur la table et je rangeais le tout à la fin. Jamais à mesure. Peut-être qu’un jour je me suis aperçu que de ranger à mesure était beaucoup plus efficace, mais je ne m’en rappelle plus. Dans mon souvenir, toute la vaisselle propre est accumulée sur la table de la cuisine et je peux maintenant passer à la deuxième étape de ma tâche.

Ma mère faisait l’épicerie une fois par semaine. J’ai connu plus tard des familles où c’était différent, où les parents allaient au marché de façon plus ou moins régulière, allaient chercher de la bouffe une fois par jour, ce qu’il manque, des ajouts de dernière minute. Chez nous, ça ne fonctionnait pas comme ça. Le frigo se vidait, se vidait, et ma mère partait faire l’épicerie. On appelait ça comme ça, parce que c’était un évènement dans la semaine: « Est où m’man? » « Est partie faire l’épicerie. » Quand elle revenait, j’étais la personne désignée pour l’aider à rentrer les sacs. Elle arrivait dans l’entrée de la maison avec le premier, et dès que je la voyais, je devais me dépêcher à sortir pour aller chercher les autres dans le coffre de la voiture. À cette époque, c’était toujours des sacs en papier, avec le gros signe de Provigo dessus, parce que ma mère utilisait le service de « commande à l’auto », qui a disparu je crois. Elle payait ses achats, l’employé mettait tout ça dans des sacs en papier, qu’il mettait dans une ou deux caisses de plastique, qu’il faisait rouler sur un tapis-roulant de métal, qui s’en allait dans une salle secrète dans les entrailles de l’épicerie, et elle récupérait le tout dans le stationnement du Mail Champlain, à une sorte de petit garage où un autre employé mettait les sacs dans le coffre.

Quand elle revenait, je sortais pour l’aider. Je revenais dans la cuisine, un sac à la fois, un jour c’est devenu deux sacs à la fois. Je les prenais toujours par en-dessous, pour les briser le moins possible parce que je savais que j’aurais à les plier ensuite. C’était la deuxième partie de ma tâche. Je m’installais par terre et je pliais les sacs en papier du Provigo, en suivant les plis déjà faits, en perdant patience si les plis avaient été abîmés. Ma mère rangeait les choses dans le frigo et dans les armoires à mesure. Dès qu’elle avait fini, la première chose que je faisais, c’était d’ouvrir la boîte de Joe Louis. Mais des fois, quand il n’y avait pas de Joe Louis, je pouvais me rabattre sur des macaronis pas cuits. J’aimais ça. Même encore maintenant, j’aime assez le goût des pâtes crues.

 

*

 

1. LA MAISON

2. LES CHEVEUX

3. LE VOISINAGE

6 avis sur « 4. Les tâches »

  1. Geneviève Baril dit :

    Il est beau ce texte… J’aime ça.

  2. patricia dit :

    Tu remplaces Provigo par Steinberg (puis Metro), et macaroni par spaghetti, pis t’arrives chez nous.

    Ils sont bien tes textes, ils font voyager dans un univers que j’aime.

  3. V dit :

    J’aime beaucoup cette nouvelle série de textes🙂

  4. Elle dit :

    Je l’aime ton jeu.

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