On achève bien les hipsters; une autofiction

Voici le texte intégral de ma conférence sur les hipsters, offerte dans le cadre de la série sur la littérature contemporaine de Salon Double. Vous pouvez m’écouter le réciter de façon un peu artificielle sur le site du salon, ici. On a refait l’enregistrement (parce que l’original a été détruit selon des sources sures par une armée de hipsters en furie désabusée) cet après-midi, Simon Brousseau et moi, dans les bureaux vides du NT2. Vous excuserez mon accent anglais poche qui se pense bon. J’ajoute des hyperliens, histoire de dynamiter, euh, dynamiser la lecture.

 

ON ACHÈVE BIEN LES HIPSTERS

 

Je me souviens que quand j’étais adolescent, à l’époque où j’ai commencé à m’intéresser de façon sérieuse et quasi obsessionnelle à la musique, le terme le plus péjoratif qu’on pouvait accoler à un groupe, ou à un chanteur, c’était d’être commercial. J’ai laissé ma première blonde parce qu’elle écoutait trop de musique commerciale à mon goût. C’était impossible, pour le jeune rebelle marxo-maoïsto-avantgardisto-grunge que j’étais, d’endurer son Madonna et ses compilations de dance de MC Mario Mastermind. Même Big Shiny Tunes, ça passait pas. J’avais un ami qui aimait beaucoup Counting Crows, ça passait pas. Moi, j’écoutais Propagandhi, grande époque How To Clean Everything, Rage Against the Machine et NOFX, n’importe quoi avant Punk in Drublic. Ces trucs-là étaient anti-commerciaux parce que Fat Mike me l’avait expliqué dans une chanson, vous vous rappelez?. Ça fonctionnait comme ça : à cause de, ou grâce à, un « fuck » bien placé, « you can’t play this song on the radio ». Et dans les chansons de Propagandhi, on ne pouvait plus compter les « fucks », même en utilisant nos doigts de pieds. C’était probablement le seul mot que je saisissais dans le temps, en fait, parce que les références à la Palestine et à l’Exxon Valdez me passaient dix pieds par-dessus la tête.

Tout ça pour dire que j’ai toujours eu l’impression de comprendre un peu, dans un mélange d’élitisme et de vraie passion (c’est toujours un peu ça), c’était quoi l’underground, un terme qu’on affectionnait beaucoup, ou le indie, un autre terme, qui est apparu beaucoup plus tard. J’ai toujours eu l’impression d’avoir des goûts marginaux, en termes de musique surtout, qui m’auraient mis dans une classe à part : celle des gens particulièrement cool et avisés. J’ai toujours eu cette impression-là jusqu’au jour, en fait, où je suis entré pour la première fois au Saphir, sur Saint-Laurent. C’était, je crois bien, en 2005, ou en 2006 peut-être. On m’avait averti. Je m’étais habillé en conséquence, j’avais mis mon t-shirt de baseball de Sonic Youth, manches noires ¾, le cover de Goo étampé au milieu.

C’est peu dire que le choc a été intense. J’avais déjà eu des échos, en allant par exemple visiter le loft crade de mon ami Ricardo, dans Griffintown, avec sa vaisselle pas faite et ses caisses et ses caisses et ses caisses de vinyles de Sun Ra et Acid Mother Temple, qu’il existait quelque chose comme une vraie culture underground, un underground infini, sans fond, mais je comprenais pas vraiment de quoi il retournait. Quand, à la fin de ma première soirée au Saphir, j’ai dû m’avouer à moi-même que je connaissais aucune des chansons que Xavier Caféine et Plastic Patrick avaient fait jouer, j’ai compris que j’étais plus dans le coup, ou plutôt que je l’avais jamais été.  Et j’étais sans voix.

Mon problème, c’est que je n’avais pas de mot à mettre sur ces gens, le terme hipster existait déjà depuis des années, mais j’étais loin d’être assez hip pour en connaître l’existence. Je ne savais pas comment nommer ces personnes autour de moi qui avaient des moustaches molles et qui portaient des skinny jeans, des manteaux de cuir et des lunettes de motard, mais une chose était certaine : côté culture musicale, le Saphir me faisait brutalement comprendre qu’il existait un système de valeur et une gradation hyper complexe qui repoussaient ma bonne vieille dichotomie commercial/underground dans ses limites les plus extrêmes. Au milieu des danseurs, sous les cris lascifs de Peaches et des Georges Leningrad, avec mon t-shirt de Sonic Youth et mes jeans un peu trop boot cut, j’étais devenu (à mes propres yeux du moins) un suiveux, un simple touriste, un poseur. J’étais, pour la première fois de ma vie, et ça n’a pas changé depuis, le commercial de quelqu’un.

On comprendra bien alors que, quand le terme hipster est apparu dans le vocabulaire courant des poseurs comme moi, je me sois garroché dessus afin de catégoriser toute cette frange de la population qui était par définition plus cool que moi et qui connaissait tous les bands obscurs qui avaient influencés les bands que moi j’écoutais. Il y avait toujours une couche sous-jacente d’obscurité, de garagisme et de lo-fi qui venait non-seulement remettre en question le génie créatif des groupes que j’aimais, mais qui venait, d’une certaine façon, les invalider dans leur existence même.

On comprendra aussi que ce terme, ou plutôt le geste de le brandir vers quelqu’un, dans toute sa perversité, dans toute sa complexité émotionnelle, devenait pour moi un rempart contre ces agressions répétées envers mes compétences, mes connaissances, mon intelligence et, plus profondément, mes goûts. J’ai tout de suite traité les gens de hipster, me séparant d’eux, me soulevant au-dessus d’eux en croyant plus ou moins sincèrement à l’intégrité de ma posture : celle de quelqu’un qui ne suit pas aveuglément les courants et qui a une démarche esthétique sérieuse et constante : que ce soit à travers les choix musicaux, artistiques, les choix vestimentaires, ou l’attitude générale de détachement émotionnel face à ces choix.

C’était bien sûr une manière de contourner toute forme d’auto-analyse et ainsi occulter le fait que je savais très bien que la différence fondamentale entre ces gens et moi, c’est qu’ils étaient à l’avant-garde alors que je n’étais qu’une fashion victim en retard. C’est ce qui me fâchait le plus : cette obligation de ma part, si je voulais être honnête avec moi-même, à m’avouer vaincu dès le départ : j’ai acheté mes premiers skinny jeans plusieurs années après leur apparition sur le marché conventionnel, j’ai racheté des Converse All Stars, j’ai découvert Johnny Cash deux ans après tout le monde, j’ai cédé quelques fois à la tentation de penser à ce dont j’aurais l’air, la barbe rasée, muni d’une simple moustache bien taillée.

Et c’est là où j’ai tracé la ligne, que j’ai compris que je ne pourrais jamais être hip, simplement parce que j’étais fondamentalement incapable de comprendre le port de la moustache, toute son infinie complexité de sens, le discours qu’elle représentait et que soudainement elle ne représentait même plus, tellement j’étais dépassé : j’étais tout seul dans mon coin obscur, me balançant comme un autiste, en train d’analyser un truc datant de l’année passée. Le phénomène hipster est devenu à ce moment-là pour moi une véritable obsession, au sens où j’étais non seulement incapable de le saisir, mais où je me sentais également attiré par lui et que je me voyais par le fait-même dans l’obligation de me positionner. Au premier degré, évident, dans le jugement. Au second degré, plus rough, dans l’autodépréciation.

Tracer la ligne à la moustache, façon de parler, c’est essayer de clarifier un des aspects les plus fascinants et les plus fugaces de la culture hipster : le rapport au fameux « second degré », ou à ce qu’on aime appeler l’ironie. Il s’agit peut-être d’un des concepts les plus galvaudés en ce moment. Un peu partout, un peu tout le temps, on entend parler d’ironie, du mode ironique, d’une situation ironique, sans jamais trop savoir clairement de quoi il retourne. Personnellement, tout ce que je sais c’est que je n’en vois pas le fond. Si, d’un point de vue assez superficiel, l’ironie c’est dire ou faire le contraire de ce qu’on pense vraiment, utiliser constamment le second-degré du langage et des codes vestimentaires, d’abuser de la citation et de la référence implicite, par exemple, le hipster va bien plus loin à partir du moment où il surpasse les oppositions de base vrai/faux, beau/laid, in/out, leur simple renversement, pour se retrouver dans une position de surplomb par rapport à elles. Il tient un discours (ou plutôt il n’en tient pas : c’est justement ça l’idée) sur le principe même d’ironie. L’opposition n’existe plus : il y a un troisième degré, celui où la moustache est redevenue belle, tout simplement, sans arrière-pensée. C’est d’ailleurs ce qui est passionnant avec le style tel qu’investi par les hipsters : contrairement à n’importe quel autre sous-culture, ou contre-culture si vous préférez, qui restera toujours en marge, il s’imposera et deviendra la norme, dans ses aspects les plus clichés du moins. Johnny Cash, films indépendants primés à Sundance (ou à TriBeCa maintenant parce que Sundance c’est out), skinny jeans, souliers de marins, cardigans, lunettes à montures épaisse, chemises carottés, tout ce qui se vend au Urban Outfitters, etc. Joelle Gauthier, une collègue à moi qui travaille là-dessus pour sa thèse, décrit le phénomène ainsi : « Il s’agit de la première contreculture américaine scrutée à la loupe depuis sa naissance par les publicitaires, ce qui en fait aussi la première contreculture «de consommation» de l’histoire. La jeunesse néo-hipster n’est pas revendicatrice; pour reprendre Douglas Haddow, la génération des néo-hipsters consomme le cool plutôt qu’elle ne le crée et se présente comme un amalgame de sa propre histoire. » On n’a qu’à penser à la récente campagne de pub des jeans Levi’s, qui reprend le texte de Oh Pionners! de Whitman sur des images de jeunesse hip et contestataire pour s’en convaincre : c’est l’Amérique conventionnelle qui, encore et toujours, reprend à son compte la contre-culture pour l’amalgamer dans son grand récit collectif. Mais elle ne fera jamais ça avec des gothiques ou des rockabilly.

Ces clichés repris par l’industrie publicitaire, ce sont tous des éléments de mode, de style, d’attitude, comme je le disais, qui permettent à des gens comme moi de s’en dissocier plus ou moins consciemment, d’une part en récupérant les miettes et d’autre part en gardant une distance par rapport à l’identification. Je ne suis pas le premier à le dire : on est tous le hipster de quelqu’un, maintenant, et personne ne penserait à se réclamer du terme, une revendication qui deviendrait par définition le contraire du hip. Je suis le hipster de mon frère, par exemple, qui tripe sur la culture hiphop depuis qu’il est tout jeune, à cause de mon linge trop serré, et j’ai mes hipsters à moi, dans mon entourage, que j’aime juger affectueusement, que j’aime catégoriser, parce que ça me rassure. Au fond, je me dis que je me permets de juger le monde, parce que je sais que même s’ils en connaissent un rayon en musique et en cinéma d’avant-garde, même s’ils sont infiniment plus courageux que moi dans leur approche de la mode et qu’ils ont un sixième sens pour savoir qu’elle bière recommencera à goûter bon demain, ils sont à peine lettrés, non?

(Parenthèse : Je repense à ce passage dans le livre de Nicolas Langelier, Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles où « vous » êtes assis dans un snack bar de Gatineau et éprouvez un soudain sentiment de nostalgie devant une vieille horloge O’Keefe, ou Laurentides (le narrateur « vous » laisse le choix) en « vous » disant que c’est absurde, « vous » n’auriez jamais acheté cette bière. Quand j’ai lu ça, je me suis dit, étrangement, euh, c’est encore drôle : au moins acheter de la Laurentide ça serait ironiser sur nos propres codes. Je veux dire, vous êtes-vous déjà arrêté deux secondes pour penser à quel point c’est bizarre d’acheter de la Pabst Blue Ribbon, à Montréal, à Québec, à Tetford? Tout ce que ça implique de couches significatives d’emprunt symbolique à autre chose qu’à « vous-mêmes »?, pour garder le ton de Langelier. Il me semble qu’on pourrait se mettre à acheter de la Laurentide, ça serait la moindre des choses. Fin de la parenthèse.)

Donc, oui, je me dis : ils ne me menacent pas vraiment, ces hipsters du night life montréalais, ils sont dans leur petit monde de mode et de bands obscurs, ils ne se sont jamais vraiment intéressés à ma spécialité, mon domaine, mon royaume : la littérature. Du moins, j’en étais persuadé.  En fait, j’étais tellement sûr de mon affaire qu’il y a un an ou deux, j’ai écrit un billet de blogue un peu provocateur et absolument pas scientifique sur ce que j’appelais alors la « bibliothèque du hipster », et qui avait généré un intéressant fil de commentaires. Le billet en question se déclinait comme suit :

Je parlais avec mon amie Maude, l’autre soir au Nacho Libre, et on se disait qu’un des clichés des personnes vraiment trop cool qui se trouvent particulièrement lettrés, ce sont les livres qu’ils ont dans leur « bibliothèque ». C’est toujours les mêmes. Ces gens-là ont toujours un million de vinyles plus obscurs les uns que les autres, dans un million de boîtes éparpillées… Et une quinzaine de bouquins sur la tablette en dessous de la télé. On a fait une liste des romans incontournables que tu dois posséder et avoir lus et auxquels tu dois faire référence le plus souvent possible parce que tu es un hipster intello:

-ON THE ROAD, Jack Kerouac.

-FIGHT CLUB, Chuck Palaniuk.

-1984, George Orwell. (ANIMAL FARM, en option)

-BRAVE NEW WORLD, Aldous Huxley

.-LES FLEURS DU MAL, Baudelaire.

-L’ÉTRANGER, Albert Camus. (Ta vieille version de secondaire V)

-NEW YORK TRILOGY, Paul Auster.

-N’importe quel livre de Carlos Castaneda, genre VOIR ou LE VOYAGE À IXTLAN.

-L’AVALÉE DES AVALÉS, Réjean Ducharme.

-Un recueil de poèmes de Jacques Prévert.

-L’ÉCUME DES JOURS, Boris Vian.

-UNE SAISON EN ENFER, Rimbaud.

-L’EXISTENTIALISME EST UN HUMANISME, Jean-Paul Sartre. (Ou LA NAUSÉE)

-LE PETIT PRINCE, Antoine de Saint-Exupéry.

Cette analyse profonde d’un des phénomènes sociaux les plus élusifs de l’imaginaire contemporain, je la devais surtout à une série de rencontres fortuites avec des personnes qui, effectivement, connaissaient tout sur tout et n’en avaient rien à cirer de la littérature, ce qui me permettaient d’émettre le jugement péremptoire selon lequel la littérature est un peu le seul art populaire aujourd’hui que tu peux te permettre de ne pas fréquenter et être cool quand même. Tu vas au cinéma, tu vas dans les clubs, tu vas dans les shows, tu vas au musée d’art contemporain, mais tu ne lis pas vraiment, sauf des magazines urbains sur le night life à Montréal. Pas le temps pour autre chose.

De mon côté, j’étais au faîte de ma propre contemporanéité, avec mon regard sociocritique sur le phénomène de la déconstruction du canon littéraire américain et mes super beaux t-shirts de McSweeney’s et j’avais enfin l’impression de maîtriser quelque chose, ne serait-ce qu’en comparaison et au détriment des autres.

(Parenthèse : Pour parler un peu de ce que je connais du milieu québécois, à cette époque je n’avais pas lu le livre de Nicolas Langelier, qui de toute façon est plutôt anti-hipster, anti-ironique, un peu comme tout le monde, finalement, un peu comme moi, un peu comme « vous »; je n’avais jamais rencontré Mathieu Arsenault, qui de toute façon est finalement très cool dans le bon sens du terme, il a plein de choses à raconter, il possède une intelligence qui va bien plus loin que la simple érudition, il tient un discours critique qui sort des sentiers battus, etc. Je veux dire, on ne peut pas le réduire à ses skinny jeans et à ses t-shirts élitisto-ironico-glam-underground avec des slogans du genre « Louis Ferdinand Céline Dion » ou « Deleuze-Guattari ». Ce qui est bien la preuve qu’on est tous le hipster de quelqu’un. Il y avait bien ce blogue que j’adorais, signé par une fille de Sherbrooke qui est rendue dans HoMa maintenant, Mélanie Jannard, qui s’appelait Laver ses choses dans un endroit crade, sur lequel j’étais tombé je ne sais plus comment, mais qui venait comme confirmer mon impression d’une façon étrangement détournée. Mélanie J. avait un talent littéraire incontestable, une plume absolument enviable, et dès le début je ne me suis pas fait prié pour le lui dire. C’est là que je me suis rendu compte qu’elle correspondait exactement à l’idée que je me faisais d’une hipster, dans la façon qu’elle avait de me répondre, jamais, jamais, jamais au premier degré. Avec elle, tout commentaire, tout compliment, n’importe quel échange devenait une joute rhétorique pour savoir qui aurait la palme du second-degré. Et je tiens à préciser que c’est moi, c’est ma perception, qui la construit comme ça : Mélanie J. est tellement « dedans » que c’est complètement intégré à sa personnalité, à son raisonnement, à son mode de vie. Il n’y avait même pas de vraie joute, c’est juste moi qui donnait des coups dans le vide, de peur de recevoir une baffe molle et désengagée. Bref, Mélanie J. m’écrivait toujours avec ce ton ironique, très « tongue-in-cheek », très blasé qui me faisait comprendre qu’elle correspondait absolument à mon stéréotype du hipster : elle pouvait bien être une whiz de l’écriture (et je tiens à souligner : allez la lire, c’est vraiment bon), elle pouvait bien maîtriser parfaitement l’art de cette vignette de blogue, ça ne changeait rien au fait que j’en connaissais beaucoup plus qu’elle sur la littérature, sur les livres, voire sur la langue et sur la grammaire. Parfois, je me permettais de lui proposer une variante plus élégante syntaxiquement, plus rigoureuse, dans un de ses textes, et elle me répondait toujours quelque chose du genre : j’ai poché mes 97 cours de français, qu’est-ce que tu veux, pis anyways c’est pas vraiment important c’est juste un blogue de marde. Quand elle me disait ça, je me sentais à la fois nul et banal d’avoir été aussi sérieux et en plein contrôle de mon petit monde à moi, dans tout son solipsisme. La banalité, la prévisibilité, rien de pire que ça. Fin de la parenthèse.)

Tout ça pour dire que je portais fièrement mes t-shirts trop serrés avec des slogans ironico-sincères comme « You’ve got beautiful handwriting » surmontés d’un léopard, et je n’aurais jamais pensé que McSweeney’s pouvait être associé au phénomène hipster, simplement parce que j’étais abonné personnellement et que Dave Eggers, le fondateur, représentait pour moi l’antithèse d’une posture ironique ou plutôt ce qu’on pourrait appeler une posture « entre guillemets ». Et ce malgré son livre de nonfiction ultra-métafictionnel (que Samuel Archibald doit adorer) A Heartbreaking Work of Staggering Genius; malgré ses efforts répétés de fonder des journaux underground dans les années 90; en fait, peut-être un peu à cause du fameux « appendice » qui est apparu dans les éditions subséquentes de A Heartbreaking Work of Staggering Genius, dans lequel il tentait, entre autres choses, de redonner son vrai sens, très limité, au concept d’ironie (bonne chance); mais surtout, surtout, à cause de son implication sociale que je trouvais admirable. Pour moi, il représentait un peu l’humain parfait, plein de « self-consciousness » contrebalancée d’abnégation et de réelle empathie. Eggers a fondé 826 Valencia, un organisme qui donne des ateliers de création pour les jeunes étudiants dans les quartiers défavorisés, il s’est intéressé à la guerre civile au Soudan et à la Nouvelle-Orléans post-Katrina, allant jusqu’à donner sa plume en tant que semi-ghost-writer à deux survivants de ces catastrophes humanitaires, dans What Is the What? et Zeitoun.

La première fois où j’ai entendu une référence à McSweeney’s dans un contexte hipster, c’était dans le film Juno, que j’ai vu bien en retard évidemment. À un moment dans le film, elle décrit un type de personne snobinarde qui lit probablement McSweeney’s : the kind of chick who plays the cello and reads McSweeney’s. Alors qu’on voit à l’écran une fille habillée en fringues de friperie portant des lunettes vintage. C’était une révélation pour moi parce que Juno représente justement le sentiment profond de décalage par rapport au monde et à la société qui est considéré comme une angoisse adolescente profondément vraie, une uncoolness fondamentale qui est synonyme d’une recherche de sincérité, alors qu’elle tente de comprendre comment « sortir » ou « s’évader » d’une société entière qui se déroule autour d’elle entre guillemets, qui se décline dans un perpétuel second degré où il est pratiquement impossible d’être sérieux, d’exprimer un sentiment, et de dire quoi que ce soit de réel. (Bon, le fait que dans le film le personnage de Micheal Cera [sera] soit encore plus hipster que Napoleon Dynamite est un autre débat, mais c’est un hipsterisme inconscient, avant la lettre, comme on dirait dans certains milieux).

Que Juno (à 16 ans, fan de Patty Smith, les Stooges, Bowie, etc.) associe McSweeney’s à une forme de superficialité élitiste me frappait en me rappelant à quel point j’étais uncool moi-même, et j’ai compris alors qu’encore une fois je me trompais sur toute la ligne quant à la nature profonde du hipster, qui était bien plus insidieuse que je ne l’avais toujours cru, bien plus tentaculaire, et qui me rattrapais dans mes propres retranchements.

Mon extrême contemporanéité en forme de t-shirts avec des slogans originaux en a pris un sale coup. Mais ce n’était qu’une petite claque sans conséquence en comparaison de ma découverte, tardive également, qu’on pouvait non seulement en 2007-2008 classer McSweeney’s dans la catégorie péjorative de trucs pour hipsters, mais qu’à peine plus de trois ans plus tard, on pourrait déjà trouver que McSweeney’s était out, qu’ils étaient des sellout, que ce n’était plus d’actualité, que Dave Eggers était le comble du mainstream, et que le simple fait de mentionner le nom sur le fil de commentaires d’un blogue comme HTMLGiant, le « internet literary magazine blog of the future », pouvait vous attirer les salves sarcastiques et caustiques de jeunes litsters en pleine possession de leurs moyens et de leur verve post-structuralisto-indie-bored.

Oui, vous avez bien entendu, j’ai vérifié sur urban dictionnary, la source officielle du langage informel et le terme est défini :

Litsters : « Derivation of a hipster, with particular interest in literature. Litsters are involved in writing poetry, fiction, or non-fiction memoirs. Litsters regularly read books published by McSweeney’s, but swear off New York Times bestsellers unless it is, by chance, a McSweeney’s publication (e.g. Dave Eggers’ works). Other litster favorites include Kerouac, Bukowski, Thompson, Vonnegut, Foer, Franzen, Zadie Smith, etc. Litsters will typically shop at independent booksellers (who carry McSweeney’s items) over larger conglomerates… »

Comme vous pouvez le constater, la définition, comme toutes celles qui entourent et tentent de saisir le phénomène du hipsterisme, est construite à la négative pour se moquer d’un type de personne, ce qui explique qu’elle ne soit pas à jour dans ses références. Ça ressemble un peu à une définition que j’aurais pu inventer moi-même, après ma première visite au Drawn & Quarterly, dans le Mile End.

En fait, le litster n’a rien à faire de Safran Foer, de Franzen ou de Zadie Smith, ils sont tous et toutes des vendus, des sell out, depuis longtemps. À la limite il peut encore citer Miranda July ou Lydia Davis parce qu’elles n’ont pas publié de romans. Il a déjà commencé à se moquer de Tao Lin parce que Vintage va publier son prochain livre. Mais restons un peu sur le cas de Tao Lin si vous permettez, qui est quand même pour moi le contact initial avec le litster : ma découverte que même en littérature, même dans mon pseudo domaine d’expertise, je n’étais ni à jour ni à la page.

Lin, écrivain et blogueur né en 1983, auteur entre autre de la novella Shoplifting at American Apparel, participe de façon informelle à HTMLGiant. HTMLGiant c’est un blogue de critique et d’opinions sur l’art fondé et dirigé par l’écrivain Blake Butler et d’autres, qui réunit une frange de la communauté littéraire américaine indie, et de ses fans. Peut-être la meilleure porte d’entrée sur ce que Bertrand Gervais citant Peter Sloterdijck citant probablement Julien Lefort-Favreau, appellerait l’extrême contemporain américain, en poésie et en prose du moins. Évidemment, il y a de tout sur ce blogue, et la plupart du temps les entrées elles-mêmes sont vraiment très intéressantes, c’est loin d’être un espace critique vide et superficiel. Tous les collaborateurs sont des gens qui ont soit une pratique d’enseignement (on retrouve souvent des articles sur les MFA, les fameux writing workshops américains), soit une pratique d’écriture, qu’ils aient été publiés ou non. Tous les collaborateurs ne se connaissent pas non plus, ne s’aiment pas nécessairement et ne sont pas en mutuelle admiration les uns des autres. Il y a un réel travail de mise à l’avant d’une petite littérature séparée du marché : celle de l’édition indépendante (qui ironiquement prend toute son inspiration de l’aventure McSweeney’s), et aussi celle de l’édition d’auteur, à la limite, qui est très respectée. Il y a un grand souci de la part du site d’être un porte-voix pour les écrivains et les poètes qui émergent.

Bon, ceci dit, est-ce que tout cela en fait un portail de la culture hipster? Je ne sais pas, je ne m’en serais peut-être jamais rendu compte si on ne m’en avait pas parlé, si on ne me l’avait pas souligné à gros traits. Je veux dire, quand on m’a dit que Pitchfork était un site de hipster, j’ai dit ah ouais? Et quand on m’a dit que Pitchfork était out, j’ai dit ah ouais?

En fait, et c’est là mon propos au fond, HTMLGiant devient hipster surtout dans ses fils de commentaires, dans les conversations générées par les billets eux-mêmes : à partir du moment où j’ai lu l’intervention de quelqu’un qui disait « Enfin un billet sincère qui n’est pas du ironic hipster posturing », j’ai commencé à regarder les interventions différemment. De ce côté là, c’est vraiment une ambiance différente d’autres blogues de critique littéraire communautaire comme The Valve, ou même, plus près de chez nous, Littéraires après tout, qui mériterait d’être plus connu.

Et c’est en me perdant des heures et des heures dans ces fils de commentaires que j’en suis arrivé à la conclusion qu’il y avait bel et bien un lien possible entre le monde de l’über-cool fashionista et celui de la littérature, au-delà de la filiation historique Hip-Norman Mailer-jazz-beat-on the road-etc, celle qui intéresse Joëlle par exemple, un lien qui allait détruire toute prétention que j’aurais pu avoir à une certaine coolness, un lien qui unit la fameuse culture de la citation, la « winking inauthenticity » dont parle Christian Lorentzen, et les départements de lettres des universités. Ce lien, je le découvrais sur le internet literary blog of the future, c’était la french theory.

Dans les fils de commentaires de HTMLGiant et des blogues qui y sont affiliés, on ne compte plus les références à Deleuze, à Derrida, à Lyotard à DeMan ou à Kristeva, qui servent souvent de tremplin non-pas à une conversation, mais plutôt à une méta-conversation, non pas à des commentaires mais à des méta-commentaires. Le blogue personnel de Blake Butler s’appelle d’ailleurs GDCS+SWDP, ce qui se traduit par Gilles Deleuze Commited Suicide and So Will Dr. Phil. Le signe +, dans cette équation, j’imagine que c’est probablement ce qu’on appelle, dans les ouvrages de critique littéraire, le middlebrow.

Sur HTMLGiant, il se trouve toujours quelqu’un pour écrire, en lettre majuscule, comme s’il le criait, afin qu’on ne le prenne pas au sérieux, « NO EXPERIENCE IS ENTIRELY SUBJECTIVE », citant et se moquant du fait de citer en même temps, simultanément. Une posture que l’intervenant suivant a le choix d’essayer de dépasser ou de dénigrer, ce qui entraîne souvent une joute de références plus ou moins implicites, jusqu’à la désintégration pure du langage. Habituellement, ça finit sur des signes orthographiques orphelins, qui ont perdu leur qualité même d’émotikons.

Sur HTMLGiant, il se trouve toujours quelqu’un pour critiquer la posture néo-hipster ironique du site en général, ce qui habituellement provoque une avalanche incontrôlable de guillemets et de réflexions sur l’usage des guillemets.

Dans un court billet publié récemment, David Fishkind, un des contributeurs que j’aime bien lire, écrivait qu’il avait été étonné de constater que l’écrivain Tao Lin venait d’envoyer un tweet presque entièrement non-méta, non-autoréférentiel, nous disant : « Notice the lack of self reference or promotion, reference to the nature of said tweet, bracketed ambiguous/conceptual “thought[s],” esoteric ongoing commentary of [something] semi-contextualized via hashtag. » Ce billet a engendré un long fil de commentaires, auquel Tao Lin lui-même n’a pu s’empêcher de participer, qui représente bien, je crois, cette parfaite fusion entre le hipster et le discours postmoderne et déconstructiviste, qui ne sera jamais out parce qu’il restera toujours l’équivalent littéraire d’un band obscur des années soixante-dix qui faisait déjà du no wave en 73!!!

(Parenthèse : D’ailleurs, parlant de band obscur des années 70, il me semble qu’il y a une confusion dans la vision du hipster comme étant celui qui est à l’ « avant-garde », ou qui est dans l’extrême contemporain en ce qui concerne l’état de son érudition artistique. En y réfléchissant, j’aurais tendance à dire que c’est plutôt vers le passé qu’on doit se tourner pour bien définir la posture hip, au sens où si tu veux être sûr à 100% de ne consommer que du alt, tu t’exposes, en découvrant ce qui sera cool demain, à courir le risque que ça devienne mainstream. Je me rappellerai toujours du moment flottant entre Fell In Love With a Girl et Seven Nation Army, des White Stripes, quand certains de mes amis ont brûlé leurs albums, ou encore ces quelques mois qui ont séparé l’apparition sur les ondes radiophoniques de Float On de Modest Mouse et sa réinterprétation par les candidats de American Idol. Je veux dire, moi-même j’ai presque crié SELL OUT! Bref, la tentation de fréquenter l’extrême nouveauté, chez le hipster, est contrebalancée par la certitude que les groupes obscurs du passé ne deviendront jamais mainstream : écouter Clap Your Hand Say Yeah!, c’est s’être trompé à partir du moment où la chanson joue au Renaud-Bray; révérer Lydia Lunch ou Deevo, c’est s’assurer qu’une telle situation ne se produira jamais. Personnellement, c’est toujours cet aspect qui m’a intimidé le plus chez mes hipsters à moi : si je parle de Tom Waits, ils vont me répondre avec Chuck E. Weiss. Si je me roule dans Bowie, ils vont me goudronner avec Roxy Music ou Nico. Fin de la parenthèse.)

Voici un exemple de conversation découlant du billet un peu provocateur de David Fishkind, qui ressemble étrangement à une version NYU/Columbia super élaborée de cet épisode de Friends où Joey ne comprend pas comment fonctionne les guillemets :

 

Brooks Sterritt 3 weeks ago

interesting observations, but only a fraction of tao lin’s tweets are actually meta, if you

mean self-referential. i wanna stir the POT.

  Guest who 3 weeks ago in reply to Brooks Sterritt

how much did he pay you for that comment?

  tao 3 weeks ago in reply to Guest who

0

  ‘name’ 3 weeks ago in reply to Brooks Sterritt

yes. also ‘funny’ (or simply ‘amusing’) that fishkind said this tweet didn’t have ‘bracketed’ quotes of ambiguous/conceptual ‘words’ even though three words ‘are’ bracketed in this way, at least two of them for tao’s typical ‘ambiguous/conceptual’ tactic

  David Fishkind 3 weeks ago in reply to ‘name’

In the United States, « bracket » usually refers specifically to the « square » or « box » type.

  Guest who 3 weeks ago in reply to David Fishkind

how can something ‘usually refer specifically’ to one thing or another?

 

Etc., etc., etc. Jusqu’à ce que l’un ou l’autre des participants s’avoue vaincu ou qu’un trouble-fête vienne « troller » l’argumentation en faisant bifurquer le débat ailleurs.

Le hispter, ou litster, tel qu’il est redéfini à travers l’effet rassembleur d’un espace créatif et intellectuel comme HTMLGiant se présente donc à moi sous la forme d’un être maîtrisant non seulement la posture ironique et celle du second-degré, qui est devenue de toute façon depuis longtemps celle du mainstream américain adolescent, mais qui pour ce faire a parfaitement intégré sa théorie poststructuraliste. Et là, vraiment, je ne suis plus d’attaque.

En me renvoyant non plus seulement faire mes devoirs du côté de la musique lo-fi et du garage rock des sixties, mais en me renvoyant aussi revoir mon canon littéraire au complet, il a réussi une autre fois à me faire douter de moi et de mon rapport au monde et à l’art. Ce qu’il me fait comprendre également mieux que n’importe quoi, c’est ce que l’extrême contemporain a de foncièrement indéfinissable, en m’expliquant que le concept est fuyant, dans sa double identité sémantique, irréconciliable, de temps présent et, surtout, de modalité esthétique. Le contemporain ce sera toujours et surtout, plus que ce qui se fait ici et maintenant, ce qui est intéressant et nouveau, et « relevant », ou qu’il l’était à l’époque, peu importe laquelle.

Ce hipster-là, qui a envahi sans me le dire mon domaine et ma passion, qui connaît son Foucault, son Genet, son Robbe-Grillet, son Beckett et son Artaud bien mieux que moi, qui peut m’expliquer pourquoi Lorrie Moore is so lame et pourquoi Don DeLillo is so overrated, il pourrait me faire douter de toutes mes certitudes, il pourrait me faire basculer dans le cynisme et l’indifférence. Je ne sais plus quoi faire : il y a trop de sincérité, trop de conviction dans son soupir ironique face au monde.

Finalement, et c’est peut-être le plus grave, il me fait même réaliser que j’en parle comme si tout le monde le connaissait, comme si tout le monde connaissait bien toutes les choses auxquelles j’ai fait référence ce soir, preuve à quel point il m’obsède et m’intimide. Il m’obsède et m’intimide jusqu’au point de me mettre en scène en face de lui, qui n’est même pas là, comme si vous vous n’étiez pas là et que je m’adressais à lui et ses comparses, pour livrer un discours que plusieurs d’entre vous trouvent peut-être un peu auto-indulgent et à la limite de la paranoïa.

(Dernière parenthèse : En passant, je tiens à dire que cette paranoïa a été accentuée par les réactions des amis à qui j’ai parlé du sujet que je voulais aborder et avec qui j’ai discuté de certains des enjeux soulevés ici. La plupart m’ont recommandé de porter ma veste anti-balles et m’ont suggéré des lectures pertinentes, des incontournables : essais sur la post-ironie, dossiers sur la culture hipster, le fameux article du Adbuster, le roman de Nicolas Langelier, Stuff White People Like, What Was the Hipster, etc. C’est peut-être une déformation du zèle estudiantin, mais de mon côté, j’ai pris ça assez au sérieux, je dois dire. Assez au sérieux pour aller me perdre dans la culture internet et essayer de pénétrer dans l’antre de la bête. Et c’est sous cet angle que j’aimerais conclure, en spécifiant que ce ne sont vraiment pas les intellectuels et les vieux comme moi qui réussiront à bien cerner ce qui se passe dans ce monde-là, dans le langage, dans l’espace, et dans la façon dont les jeunes gens qui l’investissent ont intégré complètement des notions comme l’ironie ou le deuxième degré, à un point tel que le discours institutionnel sur ces notions soit lui-même intégré, digéré, et recraché en nouvelles formes toujours plus subtiles d’expression langagière et stylistique. Je veux dire, pour ceux d’entre vous qui pensent que la post-ironie, c’est revenir à la sincérité parce que vous avez lu Réussir son Hypermodernité… ou les rants anti-ironie de Dave Eggers et David Foster Wallace, je donnerai seulement l’exemple suivant, trouvé sur le site Rumpus, qui a interviewé dernièrement la poétesse Megan Boyle, auteure de  Selected unpublished blog posts of a mexican panda express employee. Sa réponse à la question « qu’est-ce que la post-ironie? » vient de l’intérieur, de la culture elle-même, et non pas d’un regard externe et pseudo-objectif ou sociologique. Elle répond : « This seems hard to explain. I’ll give an example. Around 2004, wearing large glasses and mustaches seemed funny and cutting-edge to an artsy/intelligent/hipster counter-culture of young people, probably because of growing up surrounded by family members who considered wearing mustaches and funny-looking large glasses to be simple, boring, normal facts of life. When juxtaposed on the body of an attractive young person, the deadpan “large glasses” aesthetic created an appealing sense of irony and caused people to make friends and either overtly or subtly influence them to wear similar things. Urban Outfitters noticed what was happening and started selling clothes that family members with large glasses would wear, if those family members were in their sexual prime and wanted to make friends. This clothing style became hugely popular because of the sense of humor, authenticity, and shared experience it suggested. It made people seem both inclusive and approachable. Individuals. Then there were a lot of individuals wearing the same thing because they shopped at a store that made it possible for a lot of people to be individuals together. Post-irony […] is the new “identity canvas” for a person overexposed to the first wave of ironic personal expression. » Plus je lisais, plus je « m’informais » (façon de parler, tellement je ne comprenais rien), plus je cliquais sur des liens qui m’emmenaient de tumblr en blogues en flikr, plus je ressentais cette impression de vertige qui nous saisis souvent quand on surfe trop longtemps sans but précis, mais doublée d’un réel sentiment de voyeurisme et d’inquiétante étrangeté face à l’ « identity canvas » déployé. Pour mal citer Miranda July, je sentais qu’on me disait « Man, you really don’t belong here ». Ce que je veux dire c’est, comment appréhender correctement un phénomène qui est à la fois une chose et son contraire? Quelques exemples : Hipster Runoff est un blogue qui parodie tellement parfaitement la culture hipster qu’il est devenu la référence officielle de cette même culture. Rien de plus cool en ce moment que porter un t-shirt I Am Carles, le fondateur anonyme de Hipster RunOff. Tao Lin et sa femme Megan Boyle, deux écrivains de l’extrême contemporain américain, ont récemment ouvert une petite maison de production inspirée des films du mouvement mumblecore, peut-être en les parodiant, c’est dur à dire : ils tournent des films plus ou moins scénarisés avec leur MacBook, dans lesquels ils jouent leur propre rôle de couple, dans des situations normales de la vie, du genre être dans un WalMart et prendre une boîte de jouet et dire « So, this won the National Book Award », ou juste chiller dans un lit et se passer une boîte de peanuts en disant « Here’s the new Lorrie Moore ». Ils ont aussi réalisé un « documentaire » sur la jeune blogueuse et fashionista Bebe Zeva, qui vient d’être présenté au TriBeca Film Festival, dans lequel on peut entendre l’adolescente de 17 ans dire la phrase suivante, sur un ton indéfinissable, insaisissable, vraiment loin de celui qu’aurait pu utiliser Kurt Cobain, par exemple, qui résume vraiment bien d’après-moi l’ensemble des divagations de cette parenthèse : « I understand that life is… bleak. And you can either kill yourself or you can donate your existence to, like, social commentary ». Elle prononce cette phrase en voix off, pendant qu’on la voit se balader dans un centre commercial, elle-même en train de s’auto-filmer avec le macbook, souriante, on la voit se rouler dans une fausse pelouse en plastique, et essayer des vêtements griffés. Ce n’est ni le mal de vivre, ni une critique de la superficialité qui sont mis en scène ici, c’est autre chose, autre chose qui m’échappe complètement, qui dépasse ma propre capacité de détachement, quelque chose qui  a failli me faire virer fou à force d’essayer de comprendre pendant les heures que j’ai dédiées à la préparation de cette intervention. Et ça, c’est sans parler d’essayer de comprendre quel est le « discours », quel est le nombre de couches symbolico-ironiques dans la dernière chanson du dernier disque de Bon Iver. On s’y perdrait à moins. Fin de la parenthèse.)

Ce hipster-là, que je me construis à mesure que je vous en parle, il est parfois très présent dans mon esprit, très bien défini et très bien cerné. Je peux le pointer du doigt, l’achever dans les règles. Tellement présent en fait, comme je disais tout à l’heure, qu’il m’oblige à m’adresser à lui et à en faire mon lector in fabula, si on veut, quitte à snober à mon tour plein de gens qui ne connaissent ni Dave Eggers, ni David Foster Wallace, sans parler de Tao Lin ou de Bebe Zeva. Il est la définition même du contemporain qui est si conscient de lui-même qu’il en a perdu sa « self-consciousness », sa surconscience. Il est tellement ironique qu’il en est sincèrement désolé. Je l’ai rencontré pour la première fois dans un cadre musical, et c’est là qu’il prend sa forme la plus évidente, mais il m’a rattrapé dans la littérature, dans sa vision expérimentale/méta/indé de la fiction ou de la poésie, qui fait des jeux de mots vraiment élaborés sur les noms de Foucault et Kristeva. Ce hipster-là, j’ai l’impression parfois de le saisir et de pouvoir le nommer. Bref, ce que j’ai essayé de dire avec tout ça c’est qu’au fond, pour moi, le hipster agit surtout comme une soupape de sécurité et de réconfort qui sert à mettre un mot commode sur mon complexe d’infériorité afin de le garder en laisse. La question maintenant, c’est de savoir à quoi il vous sert, à vous.

21 avis sur « On achève bien les hipsters; une autofiction »

  1. Mathieu dit :

    Le phénomène hipster se prêterait bien à une lecture barthienne (Fredrik Barth, pas Roland Barthes)… car au fond, est-ce que ce ne sont pas plutôt les frontières intersubjectives entre soi et l’autre qui définissent le hipster qu’un contenu objectivable (maîtrise des postmodernes, post-structuralistes, moustache, ironie, etc.).

    Le phénomène hipster se prêterait bien à une lecture bourdieusienne… car au fond, est-ce que ce n’est pas la quête sans relâche de distinction par l’accumulation d’un capital culturel (ou symbolique) jugé désirable à l’intérieur d’un certain champ social qui anime le hipster?

    Le phénomène hipster se prêterait bien à une lecture butlerienne… car au fond, est-ce que l’idéal – inatteignable – du hipster ne vient pas à exister qu’à travers les multiples performances ratées du sujet, qui échoue systématiquement ne serait-ce qu’à approximer la norme? Sitôt mise en acte, l’échec de la performance appellerait ainsi une nouvelle performance – obligatoire – afin de satisfaire au statut de sujet viable…

    Exercices de style hipsterique: mise en saillance de l’hipsterité, étalement de capital symbolique, nouvelle performance ratée du sujet faisant exister cela-même qu’il échoue à atteindre…

    • Hum, intéressant, trois lectures que je n’ai pas tentées… il y a peut-être un petit côté barthien inconscient dans mon texte, puisqu’il me semble évident que j’y « construis » le hipster par rapport à ma propre subjectivité face à ce « contenu objectivable » dont vous parlez.

      D’un autre côté, il me semble que les deux autres lectures que vous proposez viennent justement invalider la première en objectivant le hipster comme sujet sociologique doté d’une « quête » et d’un « idéal ».

      Mais peut-être que je comprends pas, non plus…

      • Mathieu dit :

        Effectivement, ce sont trois lectures différentes et imparfaites…

        Le hipster ne peut se définir par la volonté de se distinguer des autres par l’acquisition d’un capital culturel ou symbolique particulier (underground)… De tout temps, cela a existé…

        Les hipsters ne forment pas non plus une communauté au sens classique du terme… sans unité, stabilité ni mécanismes de reproduction…

        Le hipster ne peut qu’être une catégorie d’analyse externe située dans le temps, ce qui voudrait dire que ce qu’on appelle «hipster» n’existe déjà plus. L’avant-garde artistique est déjà ailleurs, laissant derrière elle (comme toute avant-garde) un mouvement décalé «mainstream» qui a institutionnalisé les «patterns» qui règlent l’acquisition du prestige (ironie, recyclage culturel, etc.).

        … lecture adornienne?

  2. myriam dit :

    j’aurais ça être là, c’est l’fun comme exercice

    et ce, même si tu nommes pas le blogue le plus inspiré du hipster au monde

    le mien

    pfff
    😉

    • Hehe, ouin, si t’avais été là durant la soirée par exemple, c’est sûr que je t’aurais pointé à un moment donné, histoire de déconstruire la posture vintage de ta mère.😉

    • myriam dit :

      encore un problème de frappe (décidément, ton blogue me rend réellement tarte)

      il manque « aimé » entre « j’aurais » et « ça »

      voilà

      devrait pas y avoir d’autres erreurs là

      je touche du bois

      pis je garroche du riz en arrière de mon épaule

      pis je passe pas en-dessous d’une échelle

      et je viens d’avertir mes deux chats noirs d’aller faire un tour dans la garde-robe le temps que j’écrive ça

      bon.

  3. myriam dit :

    il y a un « pas » ajouté avant « en-dessous »

    faque t’inquiètes

    mais j’allais plutôt te marquer: on s’en sacres-tu

    parce que tsé

    mais là, vois-tu, je l’ai marqué dans le fond…

    sacrament c’est ben complexe icitte!
    😉

  4. myriam dit :

    ayoye je jase ben à souère

    fatiguée j’pense

    quel fil de commentaire inutile

    vraiment

    (et un de plus!)
    😛

  5. ppferland dit :

    Je vais dans le sens de la lecture de Bourdieu. Le but n’est-il pas d’accaparer un capital symbolique suffisant pour atteindre une place de «trendsetter»? Il ne s’agit plus de se distinguer des goûts de la «masse», mais de se distinguer de ceux qui prétendent se distinguer de la masse. Pourrait-on ajouter que, ironiquement, il pourrait s’agir d’un retour ironique à la culture de masse (qu’elle soit actuelle ou «rétro»? C’est encore une question de «méta»…

    Il me semble qu’il y a aussi des croisements à faire en le hipster et le néo-geek.

  6. patricia dit :

    (ce qui suit n’a rien à voir avec les hipsters)
    ça fait drôle de mettre une voix sur ton blogue.
    ton recueil, il sort quand en avril? on pourra le retrouver partout?

    • Hum, bonne question. T’es à Paris toi, non? Faut que je demande à mon éditeur. Mais peut-être qu’il sera disponible à la librairie du Québec. Et sinon, on peut toujours se rabattre sur les e-books.

      • patricia dit :

        non, je veux dire à montréal (j’y serai probablement en avril). sinon, je commande ou je profite d’un ami voyageur pour m’apporter du papier (je suis vieux jeu pour la lecture).

  7. myriam dit :

    mais pourquoi lire la présentation?

    fait plusieurs fois que je vois des gens qui lisent

    y’a pas moyen de faire ça plus genre: je m’adresse aux gens qui sont là?

    je préfère te lire

    pas que t’as pas une belle voix ou tu lis pas bien, au contraire

    mais t’es là… parle-moi tsé!

    (je l’ai dit aussi sur mon billet de chialage)

    en tk

    • Pourquoi lire un texte? Simplement parce que je me sens pas du tout prêt encore à improviser une conférence de presque une heure, désolé. J’aurais explosé de stress.

      C’est sûr que je vais devoir le faire en tant et lieu devant une salle de classe, mais pour l’instant, je me rabats encore lâchement sur un texte oralisant le plus possible, qui « sonne » naturel un tant soit peu.

      Tu sais très bien que parler à « toi » (même si t’étais même pas là, hehe) et parler à un public (même si tu connais la plupart des gens) c’est complètement différent. Je suis pas quelqu’un de très timide, comme tu as dû t’en apercevoir, mais devant un auditoire, je fige ben raide.

  8. myriam dit :

    le parle-moi signifiait aussi tous ceux qui étaient là

    mais je comprends

    j’avoue, je suis habituée de parler devant public, je fais ça depuis 5 ans

    mais même des gens habitués le font

    je sais pas, j,aime juste le mode « relax » de discussions tsé

    parce que le lis-tu simplement pour dire: je vous l’ai lu?

    pense pas

    t’as certainement envie d’un feed-back, d’ouvrir la discussion

    ben pour moi, c’est implicitement inclut dans la présentation

    mais sérieux je comprends
    🙂

  9. myriam dit :

    ah pis je dis ça

    p-ê que je sonne comme un livre aussi?
    😉

  10. chloé dit :

    C’est très intéressant, je suis contente que tu mettes cela en ligne parce que je n’ai pas pu assister à ta conférence et que je suis jamais capable de me concentrer assez pour écouter la retranscription sonore d’une communication. J’ai un peu réfléchi au phénomène hipster moi aussi (comme beaucoup de monde, n’est-ce pas !), et je pense, histoire d’ajouter ma petite goutte d’eau au moulin de ta pensée (AH!), que beaucoup se joue également dans la posture en tant que telle. Tu y fais référence par la bande, mais je pense que le hipster a profondément besoin de la légitimation d’autrui. Il se met en scène constamment et les médias sociaux devienennt une formidable plateforme pour exposer le personnage blasé qu’il est. Par le fait même, il se construit un éthos, si je puis dire, il devient un personnage qui se moque évidemment du fait qu’il est un personnage, mais il reste quand même pris dans cette logique claustrophobisante qui l’oblige à exposer tout ça. Un hipster ermite, ça n’existe pas. Un hispter n’est qu’hispter qu’au travers des gens qui le regardent et qui écrivent ‘trollololol’ en dessous de ses statuts facebook.

  11. […] Texte très interessant de Paule Makrous sur le sujet  […]

  12. Pink dit :

    Charmant. J’ai très bien connu un hipster de la première génération. Si tu veux, on en jasera un de ces quatre ; )

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