Lecture angulaire de « Pour sûr », le dernier roman de France Daigle (II)

 

2. L’ANGLE PERSONNEL

En fait, l’idée venait de ma blonde, qui travaille sur des questions de littérature minoritaire en Acadie, et qui s’intéresse particulièrement à un roman de Jean Babineau intitulé Vortex. Parce que j’avais envie de mieux comprendre ce qui se passait dans sa tête pendant qu’elle rédige son mémoire, j’ai lu le Babineau dans le temps des fêtes et j’ai vraiment tripé. Je me suis mis à essayer de parler chiac après deux chapitres, tellement je savourais le jeu sur les codes et les niveaux de langues du roman. Babineau passait non seulement d’un pronom personnel à un autre pour raconter son histoire, du tu au je au il et de retour au je, mais de registre en registre afin de dynamiser la narration et le monologue intérieur. Au début je pensais à Ducharme, à l’invention langagière, au délire poétique d’une langue tortionnée et distronquée, mais je me suis vite aperçu que c’était autre chose: je pensais en Québécois. Les envolées de Babineau étaient autrement réalistes que celles de Ducharme ou même celles de Hervé Bouchard, elles n’étaient pas exploréennes, elles étaient purement acadiennes, ancrées dans la réalité monctonienne de tous les jours et donc beaucoup plus romanesques que poétiques. On était ailleurs.

J’ai tellement aimé Vortex que quand elle m’a suggéré un court article dans la revue Liaisons, sur le dernier bouquin de France Daigle, publié récemment chez Boréal, je n’ai pas attendu très longtemps. Dans l’article, Benoit Doyon-Gosselin, décrit rapidement l’architecture du roman de Daigle et présente l’auteure et son parcours. Il parle du livre avec enthousiasme, disant entre autres qu’il est content que Pour sûr soit sorti maintenant et non à l’époque où il écrivait sa thèse sur France Daigle justement, parce qu’il n’aurait pas su quoi en faire, comment le traiter, comment l’aborder. Ce livre, ce mastodonte, ce magnum opus de l’écrivaine acadienne, il aurait chamboulé sa vision de l’œuvre entière et altéré les conclusions auxquelles il était arrivé après des mois de réflexion. Ces dernières phrases de Doyon-Gosselin ont suffi pour me convaincre: il fallait que je jette un œil sur Pour sûr.

Une visite à la bibliothèque nationale plus tard, j’avais en mains le monstre. En fait, j’avais en mains deux monstres, puisque j’avais également emprunté La constellation du Lynx de Louis Hamelin (un roman envers lequel je suis beaucoup plus mitigé, mais c’est une autre histoire), que je comptais me taper en premier. Ça m’a pris cinq jours pour passer au travers des 650 pages du Hamelin, et tout de suite après je me suis installé avec Pour sûr dans mon récamier en feutre gris. C’était un livre lourd, que j’avais en plus dans une édition rigide de bibliothèque, qui se manipule assez mal, comme toutes les briques, mais qui me faisait saliver juste à en regarder la tranche. Un livre qui remettait en question l’idée reçue selon laquelle on ne publie que des plaquettes au Québec. Le Hamelin et le Daigle que je venais d’emprunter, tous deux publiés chez Boréal, une maison qui est loin d’être la définition de edgy, faisaient ensemble plus de mille pages. On était loin de ça.

J’étais conscient du fait que j’allais peut-être trouver ça vraiment mauvais, dès l’ouverture. Je suis assez critique, en général, surtout pour des questions de style, surtout pour ce que (personnellement) j’appelle des maladresses narratives, des détails informatifs donnés au lecteur dans des dialogues, des passages absurdement intellectuels ou poétiques, des fausses prouesses langagières qui me font rouler des yeux en soupirant. Je suis assez difficile avec la langue française et la façon d’en marquer l’oralité, la façon d’en assumer le caractère changeant et flottant, la façon de naviguer autour de son aspect parfois pompeux et daté, genre l’utilisation du passé simple, des subjonctifs, des choses comme ça. Donc, j’étais conscient que j’allais peut-être grincher des dents. Surtout que je savais que les romans antérieurs de Daigle étaient souvent qualifiés (ô horreur… mais non, j’exagère), de « proses poétiques ». Je suis un peu snob, dans un sens, je suis rigide et j’ai des idées bien arrêtées sur ce qui est « bien écrit » ou pas, depuis longtemps (mais je me calme ces derniers temps, peut-être parce que je sais qu’on me reprochera probablement les mêmes choses d’ici peu, mais ça, c’est vraiment une autre histoire).

Le côté « expérimental » me faisait un peu peur aussi, au sens où je me disais: et si je ne comprends rien? Est-ce que ce sera le genre de bouquin comme Marelle ou Finnegans Wake, que tu lis en écarquillant les yeux et que tu fais semblant d’avoir bien compris plus tard, entre universitaires? J’appréhendais le côté « difficile » d’un roman à contrainte, construit sur des formules mathématiques et une narration fragmentaire. Un livre à la fois « difficile » et mal écrit aurait été le comble de la déception. Quand je me suis installé pour lire, pour ouvrir Pour sûr, j’étais prêt à tout en même temps: j’étais prêt à être déçu autant qu’à être impressionné, à être dégonflé autant qu’à être soufflé.

De dire que la première impression a été favorable est un euphémisme. Dès les deux premières pages, durant lesquelles Terry raconte à son fils Étienne une histoire de souris de laboratoire (catégorie « Histoires d’Animaux ») pour l’endormir, j’étais accroché. Je ne savais pas encore qui était cet homme qui parlait comme ça à son fils, je ne pouvais donc pas me douter que j’allais m’attacher à lui comme à très peu de personnages de roman dans ma vie, mais déjà c’était évident que j’aimais son ton, sa voix, son langage. Terry s’exprimait dans un français chiac merveilleux (littéralement accentué par Daigle, avec énormément de tildes), dans un français si bien oralisé, si juste que je savourais chaque phrase, chaque tournure. J’ai arrêté d’avoir peur d’en trouver une mauvaise à partir de la page 10 à peu près. Il se passait cette chose étrange et si sublime dans l’expérience de lecture, qui n’arrive pas si souvent, quand on y pense, face à l’auteure:  j’avais confiance en elle. Je ne sais pas comment le dire autrement: France Daigle écrit extrêmement bien. Je ne sais pas si c’est plus une question d’oreille ou d’imagination, mais c’est une écriture qui est à la fois aussi précise qu’un diapason et aussi belle qu’une mélodie.

Tout de suite après l’histoire de Terry, qui finissait tristement pour Souricette, le passage suivant me donnait une idée de ce que Pour sûr avait en stock pour moi. Le premier fragment de la catégorie « Scrabble », très court, se déclinait ainsi:

Avalées. Bloqua. Kamut. Sauna. Won. Routière. Avec. Image. Poire. Chic. Réédités. Tache (avec espoir de faire pistache). Fade. Gâtent. Bloquas. Je. Mou. Saluai. Des. Enlisai. Liez. Rayés. If. Benne. Xi. Poulie. Ion. En. Pour un total de 271 et 269 points.

(P. 11)

Cette photographie en surplomb d’une grille de Scrabble me faisait comprendre un tant soit peu le genre de travail conceptuel que j’aurais à faire comme lecteur, et ça me plaisait. Ce que Daigle me demandait, en fait, c’était non pas une complète refonte de mes outils habituels de lecture, mais plutôt un temps d’adaptation, une sorte de période tampon durant laquelle j’allais accepter de ne pas comprendre parfaitement comment elle organisait son récit. Mais même si ça m’a pris du temps à bien m’orienter dans l’enchaînement des catégories et des thèmes, je n’ai jamais perdu le fil. Et je crois que c’est en grande partie dû au fait que non seulement l’écriture est formidable, le chiac est contagieux et presque survolté, mais Daigle a tout fait pour que ça soit accessible et intéressant. En fait, tout est intéressant dans Pour sûr, même les « Détails inutiles » et les « Détails dans le détail », les « Labyrinthes », les « Patates », etc.

À la page 300, j’ai dit à ma blonde que demain j’allais l’acheter, que j’avais envie de l’avoir, que c’était sûr que j’allais devoir en parler d’une façon ou d’une autre. Pour moi, c’est un livre important, qui mérite d’être lu et relu, d’être discuté et partagé. La seule chose que je regrette, en fait, c’est que Daigle ait publié chez Boréal, qui en a fait un livre somme toute assez ordinaire. Comme Pour sûr est un livre qui parle des livres, qui s’extasie devant la beauté du livre en tant que concept et en tant qu’objet matériel, j’aurais aimé qu’une maison comme Alto s’en charge, pour en faire quelque chose de beau, de visuellement agréable, en harmonie avec l’univers déployé. Un exemple: à un moment donné, la narratrice parle de différentes polices de caractères, en typographie, et explique qu’habituellement, l’information sur la police utilisée dans un roman se retrouve à la dernière page imprimée. Il me semble que ça aurait été la moindre des choses, chez Boréal, d’inclure cette information en fin d’ouvrage, histoire de ne pas faire mentir le texte. Mais bon, c’est une réticence vraiment mineure, et ce serait ridicule de dire que ça a gâché quoi que ce soit dans ma lecture. De toute façon, elle ne pouvait pas être gâchée, elle était trop assaillie par la puissance de moments comme ceux-ci, ordinaires et lumineux, qui arrivaient de tous bords tous côtés:

Terry trouva intéressante la liste que lui avait envoyée Myriam.

-Ça s’appelle les « expériences clés des enfants d’âge préscolaire », qui dit pas mal toutte juste là.

Carmen acquiesça.

-Comme, y aimont ça quante tu y eux donne un signal pour commencer ou arrêter de faire de quoi. Comme Un deux trois gõ! ou de quoi de même.

Carmen trouvait que cela allait de soi.

Terry zieutait la photocopie tout en parlant:

-C’est great. Ça donne des idées de quoi faire avec zeux quante t’en peux pus pis qu’y faut que tu t’en occupes pareil.

Carmen se demanda si, dans ces moments-là, elle aurait vraiment le courage de sortir cette liste.

-Y aimont mesurer le temps pis suivre des rythmes…

-…

-C’est pour ça qu’y aimont qu’on y eux conte la même histoire fois après fois. Y aimont penser à ça qui s’en vient, y aimont se rappeler, passer les séquences dans leur tête.

-Ç’a du bon sens.

Puis Terry s’étonna:

-Hun! Ça dit qu’entre deux pis cinq ans, leur temps de réaction est de dix secondes. Comme, si tu demandes une question, ça peut prendre jusqu’à dix secondes avant qu’y te répondiont.

Terry baissa sa feuille.

-Dix secondes, c’est pas mal long, ça.

-Me semble qu’Étienne a pas besoin de sitant que ça.

Terry compta dix secondes dans sa tête.

-En tous cas, c’est bon à saouère. Pour Marianne au moins.

-Oui, pour Marianne, pour sûr!

(P. 537-538; Catégorie « Le temps »)

 

*

 

1. L’ANGLE ACADÉMIQUE

4 avis sur « Lecture angulaire de « Pour sûr », le dernier roman de France Daigle (II) »

  1. myriam dit :

    ça donne envie de le lire en tous cas! ça fait un intéressant partage intellectuel entre toi et ta blonde c’est vachement cool ça! tsé à ce que j’ai entendu parler, le doc est un « lieu » parfois assez abscon où l’un et l’autre vous pourriez vouloir vous en parler, mais pas vous comprendre

    faque belle démarche!🙂

    • Ouin, je sais pas si de son côté elle aura le temps de lire les à peu près 100 000 romans qui font partie de mon corpus de thèse…😉

      Le Jean Babineau vaut la peine aussi, si jamais tu veux te lancer dans une « phase acadienne ».

  2. Benoit Doyon-Gosselin dit :

    Alors, bien le bonjour… moi qui croyais que Liaison était lu uniquement par les auteurs qui y participent. Je ne connais pas 4 personnes qui travaillent sur Vortex de Babineau alors j’imagine que je connais ta copine. Bien content de t’avoir donné le goût de lire ce chef-d’oeuvre 2011. Est-ce assez pour une nomination au GG ou seulement les poètes et dramaturges de la francophonie canadienne peuvent y gagner ? À suivre.

    Je te conseille de lire les 3 livres qui précèdent Pour sûr: Pas pire, Un fin passage et Petites difficultés d’existence.

    Benoit

    • Bonjour Benoît!

      J’ai fait lire ce message à MH et évidemment elle était crampé. Le monde est petit autour de Lisaisons, indeed.

      Ne t’inquiètes pas, les autres livres de Daigle ne perdent rien pour attendre, c’est sûr que je saute dessus dès que j’ai le temps. Faut bien que je sache comment ils avaient organisé ça, les lofts, avant Pour sûr, et comment ils se sont rencontrés, Terry et Carmen.

      Au plaisir,
      Daniel

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment ce contenu :