Lecture angulaire de « Pour sûr », le dernier roman de France Daigle (I)

Source: editionsboreal.qc.ca

1. L’ANGLE ACADÉMIQUE

À quelques reprises, dans son roman Pour sûr, France Daigle fait dire à ses personnages qu’ils sont impressionnés par le choix de mot que leur interlocuteur vient d’utiliser. Carmen, dans une conversation avec son fils Étienne, qui a quatre ans, le félicite d’avoir choisi le mot français désignant la chose ou l’idée qu’il avait en tête. Terry, le père d’Étienne, dont le chiac est plus prégnant que celui de sa femme, est aussi enthousiaste quand Carmen lui rappelle la bonne expression, ou lui propose un terme plus précis permettant d’exprimer clairement ce qu’il cherchait à dire. Les gens qui peuplent le roman, des Acadiens de Moncton, sont tous fascinés et obsédés par leur langue commune, ils en parlent, et France Daigle les fait parler, les laisse parler, les laisse s’exprimer. Fiers francophones du Nouveau-Brunswick, communauté minoritaire s’il en est, ils sont tous et toutes des amoureux des mots qui les entourent et des spécificités qui les définissent dans leur identité. Le français dont ils se réclament, qu’ils tentent de faire survivre au quotidien, n’en est pas moins mâtiné d’anglais et ils sont constamment en train d’analyser la porté et les limites de ce langage vernaculaire qui les unit et les isole à la fois. Le fragment 168 (catégorie « Langue ») se lit comme suit :

La position de Carmen au sujet de la langue n’a rien de reposant, et ce, pour elle-même en premier lieu. Elle a beau vouloir que les enfants apprennent un français correct, elle ne peut s’empêcher de sourire parfois devant certaines tournures chiac. Mais ce n’est pas toujours le cas, hélas. Elle a souvent l’impression que le chiac résulte d’une certaine paresse, ou d’un manque de curiosité, de fierté, de logique, d’autant plus quand le mot français est connu de tous et facile à intégrer au parler courant. Au Babar [le bar dont elle est propriétaire], par exemple, elle aimerait que les employés parlent aisément un français un peu plus relevé, sans que le chiac disparaisse complètement pour autant. Elle n’a pas encore trouvé la meilleure manière d’aborder cette question avec les employés, craint d’être jugée, mise à l’écart du simple fait d’aborder ce sujet sensible.

(P. 76-77)

Le livre de Daigle est construit de 1728 courts passages plus ou moins indépendants les uns des autres, regroupés en 144 catégories, elles-mêmes faites de 12 fragments chacune. Le calcul est simple, mais la construction qui en résulte est complexe : 12 X 12 = 144; 12 X 144 = 1728. Chaque catégorie, chaque « sujet » si on veut, reviendra donc 12 fois, disséminée dans les quelques 750 pages du livre et viendra alimenter la réflexion sur la structure de l’œuvre en devenir autant que sur ses thèmes. La catégorie « Équations », par exemple, fait état de la démarche de l’auteure par rapport aux nombres qu’elle a choisi d’utiliser et qui l’inspirent parce qu’ils sont fascinant dans leurs potentialités, le 7 et le 12 étant des nombres associés depuis longtemps à la perfection et à la sérénité. La catégorie « Scrabble », elle, s’intéresse davantage au caractère physique des mots, à leur substantialité. Plusieurs autres catégories sont de nature informative, comme ces dernières, mais Pour sûr est d’abord et avant tout une narration, dans laquelle on rencontre des personnages dont on suit les péripéties. Cette narration, entrecoupée d’éléments d’information de toutes sortes, allant de l’histoire de la typographie aux différentes occurrences de la lettre A dans les titres d’œuvres qui se retrouvent dans La bibliothèque idéale, est sans-contredit non-conventionnelle, mais elle n’en est pas pour autant difficile.

D’abord, en alternant la largeur des marges entre chaque fragment et en nommant la catégorie en retrait sur la page, Daigle permet au lecteur de s’y retrouver visuellement et ainsi de lui faciliter l’entrée dans son univers. Ensuite, il y a une légèreté consciente dans l’ensemble qui rend la lecture fluide. Comme le disait Jean-Philippe Gravel dans son ouvrage récent Du travail, pas du jeu, « la responsabilité de l’écrivain n’est-elle pas de se donner le plus de mal possible, de sorte que son lecteur n’ait pas à trop s’en donner quand il le lira? » (p. 1123) Le roman de Daigle fonctionne un peu de cette manière, dans la mesure où on sent qu’elle a voulu non seulement créer quelque chose d’imposant, d’important, mais qu’elle a travaillé énormément à rendre ce quelque chose accessible.

Ainsi, au cœur de ce maelström de mots, de définitions, d’expressions et de « Détails inutiles » (du nom d’une des catégories), se trouve une famille ordinaire et ses préoccupations quotidiennes, sur le langage, sur la paternité, sur l’avenir et sur l’argent. On fait la connaissance de Terry et de Carmen*, un couple avec deux jeunes enfants, autour duquel gravitent plusieurs personnages secondaires, parfois nommés, parfois anonymes. Terry est propriétaire d’une petite librairie et Carmen tient un bar fréquenté par une clientèle fidèle, des habitués dont nous entendrons souvent les dialogues.

Drôle et touchant, le récit des personnages principaux est peut-être l’aspect le plus réussi du livre, puisque d’une part il nous permet de s’accrocher à une ligne narrative précise, bien ficelée (et ainsi d’absorber correctement le surplus d’information qui l’entoure) et d’autre part il concrétise l’idée maîtresse derrière toute cette grande prouesse qu’est Pour sûr, qui veut que la littérature soit avant tout une affaire d’humains.

Bien qu’il soit hasardeux de tenter de résumer un livre comme celui-ci, qui parle de tout et de rien, puisque chaque catégorie narrative est une petite œuvre en soi, à la fois superflue et pertinente, on peut tout de même en soutirer ce qu’on pourrait appeler des passions, voire des obsessions, ces catalyseurs qui poussent le livre vers l’avant.  Immense roman expérimental fait de fragments discontinus mais ordonnés avec une précision arithmétique, véritable somme encyclopédique qui a nécessité plusieurs années de réflexion à l’auteure, Pour sûr est d’abord un livre sur les livres et sur les mots qui les constituent, mais aussi sur les chiffres qui se cachent souvent derrière. C’est une expérience totalisante comme il s’en est  fait peu dans l’histoire de la littérature. Bien sûr, c’est d’abord une étude sur la construction romanesque (au sens d’échafaudage) comme moteur d’une compréhension de la psychologie humaine, mais c’est également un hommage au livre en tant que produit culturel et social, au livre en tant qu’objet physique qui se construit et qui requiert une expertise, en font foi les catégories « Typo » et « Histoire », qui traitent respectivement de l’histoire de la typographie et du rapport affectif qu’on peut entretenir avec les pages liminaires d’un livre.

Mais ce n’est pas tout. Au-delà de l’écriture, de la littérature, des modalités formelles de la composition et de la confection d’un ouvrage, se trouve l’obsession de la langue, qui domine, qui englobe tout le reste, comme je le disais plus haut. La rencontre du français, de l’anglais, du chiac, leur rencontre parfois fructueuse, parfois désastreuse, dans la diégèse de Pour sûr autant que dans la réalité de Moncton et des environs, forme le cœur du roman, son âme. Jusque dans l’orthographe même des mots et des expressions, Daigle cherche à interroger, à déconstruire et à reconstruire, à inscrire et à transcrire, une langue acadienne propre à ces gens qui peuplent son univers. Plus souvent qu’autrement, ce ne sont que des voix qu’on entend, sans filtre, des « Monologues non identifiés » qui s’imposent plus dans leur pur aspect langagier que dans leur contenu, ou encore des « Dialogues en vrac » qui viennent remettre en question certaines évidences :

-C’est supposé qu’y en avait du temps de Molière qui trouviont que son français était trop populaire, pas assez raffiné.
-Denne hõw cõme qu’y disont tout le temps la langue de Molière, comme si qu’y était le kingpin du français?
-Probablement parce qu’y a venu fãmous. C’était peut-être le premier Français à devenir fãmous.
-…
-…
-Quoi d’autre que t’as appris?
-Ben, que Molière vivait dans la période que l’Acadie a commencé à exister. Entre 1600 pis 1700, qui serait le XVIIe siècle.
-Ça c’est weird. Je croyais qu’on descendait de Rabelais nous autres.
-C’est vrai. J’avais pas pensé à ça.
-…
-Ouelle, I guess qu’y faudra que j’alle au prochain cours asteure.
-Moi, ça me tannerait. Tu vas à l’université, tu crois que t’apprends dequoi, pis là, une simple petite question fait que tu sais déjà pus. C’est une ripoff.

(P. 32)

Pour sûr explore ces questions grâce à l’humour et au savoir encyclopédique, mais également à travers les figures qui l’habitent. Au bout du compte, cette langue obsédante, plus grande que nature, à laquelle on ne peut pas ne pas réfléchir, est omniprésente. Cette langue, en investissant tous les aspects du livre et de la vie, en étant le livre et la vie, vient évidemment influencer le destin et les pensées des personnages, qui cherchent à se l’approprier tout en s’en dissociant. Terry, Carmen et tous les autres, des vieillards jusqu’aux enfants, se questionnent et essaient tant bien que mal de se positionner : y a-t-il réellement quelque chose à faire pour sauver le français en Acadie? Le chiac est-il une spécificité savoureuse ou une lente mort annoncée? Chacun a ses idées, ses convictions et ses paradoxes. Dans la vie, ces questions sont loin d’être réglées, et le roman de France Daigle dépasse les simples contradictions en créant un souffle langagier qui déborde largement ses propres limites territoriales et les angoisses identitaires qui y sont liées, qui les savoure, les exacerbe, tout en les triturant.

Ce n’est pas le but de l’opération grandiose qu’est Pour sûr d’offrir une résolution, mais plutôt d’observer le problème sous une multiplicité infinie d’angles, jusqu’à créer un effet kaléidoscopique d’envoûtement et de vertige mêlés. On s’égare dans la multiplicité des opinions, dans la simple addition des voix, mais c’est un égarement salvateur, du point de vue littéraire du moins. Parce qu’au final, ce que le roman-somme peut faire de mieux, dans toute l’humilité de sa démarche d’épuisement, c’est peut-être de ne rien résoudre.

*Les lecteurs habitués de France Daigle ne font pas vraiment la connaissance de Terry et Carmen, puisqu’ils sont des personnages de livres antérieurs de l’auteure.

9 avis sur « Lecture angulaire de « Pour sûr », le dernier roman de France Daigle (I) »

  1. myriam dit :

    intéressant, je l’ai justement feuilleté hier dans une bouquinerie!

    tu es comme un scientifique du littéraire: données, compilation, analyses

    as-tu lu l’essai de Chassay sur la littérature vs la science? (l’ai pas acheté finalement, j’étais pas certaine que ça s’enlignait comme je le croyais d’abord)

    belle approche, j’aime ça

    • Achète-le Myriam! C’est un très grand livre qui vaut la peine d’être savouré.

      Fallait vraiment que j’en parle, alors j’ai trouvé cette approche originale: je vais faire plusieurs textes qui aborderont le roman sous des angles différents. Je trouve que ça rend hommage au travail de Daigle, d’y aller par petites doses qui finiront peut-être par donner quelque chose d’assez gros.😉

      Si j’ai le temps, je commence le second dès aujourd’hui.

  2. Je-Me-Moi dit :

    Bien sûr c’est peu dire — référence mise à part🙂 — que ce papier renforce mon désir de lire ce bouquin surdimensionné comme je les aime, qui était déjà grand.

    • Je ne saurais t’encourager assez à te lancer dedans. Je me répète, mais c’est une très grande œuvre d’art.

      • Je-Me-Moi dit :

        oui. J’ai deux ou trois choses à finir, et je m’y mets — mon prochain « Gros Pavé de Chevet » sur la liste (encore faut-il terminer l’autre). À commander peut-être en guise de rénumération pour ma présence récente dans le Salon…

  3. Je-Me-Moi dit :

    & hâte de lire la suite bien sûr.

  4. Amélie dit :

    Je trouve toujours ça fascinant (les quelques fois où tu l’as fait) de voir comment tu décortiques tes lectures — le mélange d’enthousiasme & de réflexion plus systématique, c’est hyper intéressant à lire.

    & Terry & Carmen!! Faut vraiment que je lise ce livre au plus sacrant.

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