Essai de traduction libre

J’ai eu envie de donner une seconde vie à ce court extrait de La passion selon G. H., de Clarice Lispector, que j’avais traduit dans le cadre d’une activité organisée par le Festival International de Littérature, en 2010. Il s’agissait d’écrire un « exercice d’admiration » pour un auteur qui serait lu devant public par un étudiant en théâtre de l’UQAM et qui serait suivi d’un passage de l’œuvre de l’auteur en question. Ça m’avait semblé évident, à l’époque, que je devais traduire moi-même, que l’exercice d’admiration était là, bien plus que dans mon texte un peu naïvement émerveillé.

*

CLARICE LISPECTOR, A Paixão Segundo G. H., Rio de Janeiro, Rocco Editora, 1998 [1964], 179 pages.

Extrait: pages 11 à 14
Traduction: Daniel Grenier

– – – – – – je cherche, je cherche. J’essaie de comprendre. J’essaie de donner à quelqu’un ce que j’ai vécu et je ne sais pas à qui, mais je ne veux pas rester avec ce que j’ai vécu. Je ne sais pas quoi faire de ce que j’ai vécu, j’ai peur de cette profonde désorganisation. Je n’ai même pas confiance en ce que j’ai vécu. M’est-il arrivé une chose que j’ai, par le fait de ne pas savoir comment la vivre, vécue comme une autre. C’est cette chose que j’aimerais appeler désorganisation, et de là j’aurais l’assurance de m’aventurer, parce que je saurais ensuite vers où revenir : vers l’organisation antérieure. C’est cette chose que je préfère appeler désorganisation car je ne veux pas me confirmer dans ce que j’ai vécu — dans la confirmation de moi-même je perdrais le monde tel que je l’avais, et je sais que je n’ai pas la force pour un autre.

Si je me confirme et me considère vraie, je serai perdue parce que je ne saurai plus où intégrer ma nouvelle façon d’être — si je continue à avancer dans mes visions fragmentaires, le monde entier devra se transformer pour que je puisse m’y faire une place.

J’ai perdu quelque chose qui m’était essentiel, et qui déjà ne me l’est plus. Ça ne m’est pas nécessaire, un peu comme si j’avais perdu une troisième jambe qui jusqu’ici m’empêchait de marcher mais qui faisait de moi un trépied stable. Cette troisième jambe je l’ai perdue. Et j’ai recommencée à être une personne que je n’avais jamais été. J’ai recommencé à avoir ce que je n’avais jamais eu : seulement deux jambes. Je sais que c’est seulement avec deux jambes que je peux marcher. Mais cette absence inutile d’une troisième me fait tomber et m’effraie, c’était elle qui faisait de moi une chose concevable pour moi-même, et sans même avoir besoin de me chercher.

Suis-je désorganisée parce que j’ai perdu ce dont je n’avais pas besoin? Dans cette nouvelle lâcheté qui est la mienne — la lâcheté est la chose la plus nouvelle qui me soit jamais arrivée, c’est ma plus grande aventure, cette lâcheté mienne est un champ si immense que seul le plus grand des courages me permet de la supporter —, dans cette nouvelle lâcheté qui est la mienne, qui ressemble à un lever matinal dans la maison d’un étranger, je ne sais pas si j’aurai le courage d’aller simplement. C’est difficile de se perdre. C’est tellement difficile que je vais probablement très vite inventer un moyen de me trouver, même si le fait de me trouver sera alors à nouveau le mensonge grâce auquel je vis. Jusqu’à maintenant me trouver c’était avoir l’idée toute faite d’une personne et me fondre en elle : dans cette personne organisée je m’incarnais, et je ne ressentais même pas le grand effort de construction qui est vivre. L’idée avec laquelle je faisais une personne venait de ma troisième jambe, de celle qui me plantait dans le sol. Mais et maintenant? serai-je plus libre?

Non. Je sais que je ne sens pas encore librement, que je pense à nouveau parce que mon objectif est de trouver — et que par sécurité j’appellerai trouver le moment où je rencontrerai un moyen de sortir. Pourquoi n’ai-je pas le courage de simplement trouver un moyen d’entrer? Oh, je sais que je suis entrée, oui. Mais j’ai eu peur parce que je ne sais pas vers où donne cette entrée. Et jamais avant je ne m’étais laissée emmener, à moins de savoir où et vers quoi.

Et pourtant hier j’ai perdu durant des heures et des heures ma condition humaine. Si j’en ai le courage, je me laisserai continuer comme ça perdue. Mais j’ai peur de ce qui est nouveau et j’ai peur de vivre ce que je ne comprends pas — je veux avoir la garantie d’être au moins en train de penser que je comprends, je ne sais pas me résoudre à la désorientation. Comment s’expliquer que ma plus grande peur soit reliée exactement : à être? et pourtant il n’y a pas d’autre chemin. Comment s’expliquer que ma plus grande peur soit exactement celle de vivre quoi que ce soit qui arrive? comment est-ce qu’on peut s’expliquer que je ne tolère pas de regarder, juste parce que la vie n’est pas comme je pensais et que oui elle est différente — comme si avant j’avais très bien su comment elle était! Pourquoi est-ce que regarder est une telle désorganisation?

Et une désillusion. Mais désillusion de quoi? si, sans au moins sentir, j’en venais à mal tolérer mon organisation à peine construite? Peut-être que la désillusion c’est la peur de ne plus appartenir à un système. Et en même temps on devrait dire comme ça : il est vraiment heureux parce qu’il a finalement été désillusionné. Ce que j’étais avant était mauvais pour moi. Mais c’était de ce genre de mauvais que j’avais organisé le meilleur : l’espérance. De mon propre mal j’avais créé un bien futur. La crainte maintenant c’est que ce nouveau mode n’ait pas de sens? Mais pourquoi je ne me laisse pas guider par quoi qu’il puisse arriver? Je devrai courir le risque sacré du hasard. Et je substituerai le destin par la probabilité.

Et cependant durant l’enfance les découvertes auront-elles été comme celles d’un laboratoire où l’on trouve ce que l’on cherchait? Est-ce en tant qu’adulte que j’ai eu peur et que j’ai fait pousser la troisième jambe? Mais en tant qu’adulte est-ce que j’aurai le courage infantile de me perdre? se perdre ça veut dire partir à la recherche et n’avoir aucune idée de quoi faire avec ce qu’on va trouver. Les deux jambes qui marchent, sans la troisième qui obstrue. Mais je veux être obstruée. Je ne sais pas quoi faire de la terrible liberté qui peut me détruire. Mais quand j’étais obstruée, j’étais contente? ou y avait-il, et il y avait, un quelque chose de sournois et d’inquiétant dans ma routine heureuse de prisonnière? ou y avait-il, et il y avait, un quelque chose de palpitant, à quoi j’étais si habituée que je croyais que palpiter c’était être une personne. C’est ça? aussi, aussi.

Je suis apeurée quand je m’aperçois que durant des heures j’ai perdu ma formation humaine. Je ne sais pas si j’en aurai une autre pour la substituer à celle que j’ai perdue. Je sais que je devrai faire attention à ne pas me mettre à utiliser subrepticement une nouvelle troisième jambe qui en moi repousse aussi facilement que de l’herbe, et à appeler cette jambe protectrice « une vérité ».

Mais c’est qu’également je ne sais pas quelle forme donner à ce qui m’est arrivé. Et sans donner forme, rien n’existe pour moi. Et — et si en réalité rien de tout ça n’a existé?! qui sait il ne m’est peut-être rien arrivé? Je peux seulement comprendre ce qui m’est arrivé mais il ne m’arrive que ce que je comprends — qu’est-ce que je sais du reste? le reste n’a pas existé. Qui sait rien n’a existé! Qui sait il m’est arrivé seulement une lente et grande dissolution? Et que ma lutte contre cette désintégration est précisément celle-ci : celle de tenter maintenant de lui donner une forme? Une forme contourne le chaos, une forme donne une structure à la substance amorphe — la vision d’une chair infinie est la vision d’un fou, mais si je coupe cette chair en morceaux et que je les distribue entre les jours et entre les famines — alors elle ne sera plus la perdition et la folie : elle sera de nouveau la vie humanisée.

La vie humanisée. J’avais trop humanisé la vie.

[…]

N.B. La ponctuation idiosyncratique de Lispector est respectée le plus souvent possible.

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