3. Le voisinage

Mon meilleur ami entre l’âge de 3 ou 4 ans et la sixième année s’appelle Jean-Sébastien Doutre. Il habite avec ses parents et ses deux frères plus jeunes dans la maison à gauche de la mienne, quand tu regardes vers la rue. La première fois (façon de parler) que je suis entré chez lui, il m’a expliqué que cette pièce, juste là, à ma droite, on pouvait pas jouer dedans, c’était la « salle de séjour », à ne pas confondre avec le « salon ». Dans la salle de séjour, ostentatoirement réservée aux adultes, les meubles sont plus beaux, plus chers, plus protégés des enfants et de leurs simagrées. Dans mon souvenir, il y a des plastiques sur les divans, pour éviter de les salir, mais dans la réalité il n’y en a pas. Jean-Sébastien et sa famille, contrairement à la mienne, appartenait à la catégorie des gens qui « font du ski alpin » tous les hivers et qui « vont à Disney World » une fois par année. Je me souviens que dans un réduit, sous l’escalier, dans leur sous-sol, on pouvait voir leurs skis, leurs pôles, leurs bottes. Quand on jouait à des jeux, des jeux inventés avant l’existence des jeux vidéos, il me disait parfois la semaine prochaine, on part à Disney, ou à MGM. Et là je disais ah ouin? Et je rêvais. Quand il revenait, il me racontait qu’il avait vu la vraie Doloréanne de Marty McFly. Il était même embarqué dedans. Les Doutre avaient une piscine « ortère », l’air climatisé, deux portes de garage, un chien, des poissons dans un aquarium géant.

Jean-Sébastien est resté mon ami jusqu’en sixième année à peu près parce que cet été-là, il a rencontré Philip Carswell, dont le nom dans ma tête s’écrivait probablement « Carsouelle » ou quelque chose comme ça. J’haïssais ce gars-là pour mourir. Je me souviens d’une fois où je suis allé jouer avec eux et ils m’avaient accueilli avec quelque chose que je n’arrivais pas à définir à l’époque, mais que plus tard j’associerais à une ironie féroce. Des eille, y est beau ton coton ouaté! Des t’aimes ça toi han les filles? Philip jouait au baseball, il était le gars sportif par excellence, plus grand que nous, plus fort. Je ne me rappelle pas s’il était plus vieux, mais je sais qu’à partir de ce moment-là, notre amitié, à Jean-Sébastien et moi, s’est étiolée tranquillement. C’est difficile de dire qui a arrêté d’appeler qui, mais d’une façon ou d’une autre, le téléphone a arrêté de sonner dans nos maisons respectives.

Les autres voisins étaient pour moi des étrangers. Ma sœur et moi on connaissait les jumeaux qui restaient en face, de l’autre côté de la rue, mais je ne me rappelle même pas de leurs noms. Je me revois chez eux, mais c’est flou, en train de faire des devoirs, ou de juste visiter. Visiter des maisons était un de mes plus grands plaisirs, quand j’étais petit. Je ne me lassais jamais de découvrir ces endroits magiques qui étaient si différents de ce que je connaissais si bien. Sur la rue pelletier, il y avait une maison avec une sorte de petite tourelle au milieu de l’architecture, avec une fenêtre dedans. J’y suis entré une fois, parce que j’avais été invité à la fête de la fille qui restait là. Mais on n’avait pas eu la permission de monter au deuxième.

Mon père connaissait bien M. Sabourin, qui habitait à deux maisons de chez nous. Il m’a parlé de lui dernièrement. Il m’a dit M. Sabourin a pas sorti sa souffleuse cette année. On recevait souvent son courrier par erreur, que j’étais mandaté pour aller porter dans sa boîte à lettre. Je n’ai jamais su son prénom, ni celui de sa femme. C’est un des seuls voisins qui est encore là. Sa maison ressemble à la nôtre, mais lui n’a jamais fait construire de deuxième entrée de garage à plat, comme nous. Il a encore son vieux driveway en pente, avec de la vieille « sphalte ». Des fois, on cannait la balle de baseball tellement fort et tellement tout croche qu’elle se ramassait sur son terrain. Alors, il fallait traverser et grimper deux clôtures, courir à travers la cour du voisin, pour aller la ramasser. Toutes les clôtures du voisinage étaient chambranlantes, à force de les escalader.

J’ai grimpé tellement de clôtures dans ma vie que c’était devenu une seconde nature. Je me souviens encore du jour où, en revenant de l’école par la rue d’en arrière, j’ai compris soudainement que ce que je voyais là, entre les arbres, c’était l’arrière de ma maison. Et que je pouvais très bien piquer sur le terrain du voisin sans me faire repérer et sauter la clôture pour m’éviter le détour par le sentier piétonnier au bout de la rue. Ça a été une révélation. À la fin du primaire, j’étais rendu expert en sprint et en sautage de clôtures. Ça doit être pour ça que j’ai toujours l’impression, encore aujourd’hui, que je serais bon pour faire du parkour.

3 avis sur « 3. Le voisinage »

  1. Amélie dit :

    J’aime beaucoup, beaucoup cette série que tu as commencée. Il y a comme une tendresse subtile là-dedans, c’est vraiment parfait.

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