2. Les cheveux

Je ne me rappelle pas avoir déjà eu à ramasser un amas de cheveux mouillé qui aurait bouché le drain du bain ou du lavabo de la salle de bain du deuxième. La première fois que j’ai dû faire ça, c’était des années plus tard, en appartement, les longues mèches rousses d’une de mes colocs. Pourtant, ce n’étaient pas les cheveux qui manquaient dans cette maison. Ma sœur avait une tignasse incontrôlable, et moi je frisais de plus en plus à mesure que je vieillissais. Encore aujourd’hui, je nous regarde et tout le monde a tout ses cheveux, même mon père, qui a le cuir-chevelu à peine clairsemé. Ça devait être lui qui se chargeait de déboucher le drain une fois de temps en temps. On ne parlait pas de ces choses-là.

C’est à cause de ses cheveux que je me suis rendu compte qu’il vieillissait, d’ailleurs. Un jour, je suis venu le voir, dans la maison qui n’était plus la mienne, qui était redevenu la sienne, la leur, celle de mes parents, et quand il est sorti de son bureau pour me saluer j’ai vu un rond blanc qui ornait le haut de son crâne, un rond de cheveux blancs. Tout autour, ça grisonnait depuis longtemps, mais c’était imperceptible, c’était un processus trop lent pour qu’on le remarque. Alors que cette forme ronde, qui me sautait aux yeux, me faisait tout voir d’un seul coup: il était un peu voûté, des taches foncées avaient commencé à apparaître sur ses tempes, ses lunettes paraissaient si grosses dans son visage. Non, il ne vieillissait pas: il était rendu vieux.

Je n’ai jamais vu les cheveux blancs de ma mère, qui se les teint depuis toujours, il me semble. Je ne l’ai jamais surprise avec une mèche grise, mais j’imagine que ça aurait été du même ordre que de la surprendre toute nue, sa brassière à peine dégrafée tombant le long de ses bras. Je ne l’ai jamais connue non plus avec les beaux cheveux longs qu’elle a sur ses photos de jeunesse. Ma mère a les cheveux courts d’une femme qui n’a plus les cheveux longs, c’est la seule manière de le dire: elle ne reviendra jamais en arrière. C’était une autre époque. Depuis que je la connais, elle traîne un peigne dans sa sacoche, qu’elle utilise toujours de l’avant vers l’arrière. C’est un geste qui ressemble à celui d’un rockabilly, jusqu’à un certain point. Pour moi, ce peigne est tellement associé à son maintien, à sa nature féminine, que je serai étonné, plus tard, de voir une fille faire des mouvements sophistiqués avec une brosse.

Les enfants ont tous plus ou moins hérité de la texture de ses cheveux à elle, entre la laine d’acier et le hérisson, pas vraiment frisé, ni vraiment lisse. Ma sœur a une telle épaisseur de cheveux que de dos elle ressemble parfois à un sarcophage. Le seul tic nerveux que je lui connaisse consiste à se rouler un doigt dans les mèches jusqu’à ce que le bout menace de tomber, ou de brûler avec la friction. Mon frère et moi, contrairement à elle qui a toujours été hirsute et brune, on a failli s’en tirer: jeune, on avait de beaux cheveux blonds et lisses, en fils d’épis de maïs, qui pâlissaient au soleil. Mais ça n’a pas duré. Déjà en cinquième année, quand la mode était au crâne rasé avec le toupet le plus long possible, je savais que ces vagues ondulations que je n’arrivaient pas à contrôler n’étaient pas temporaires ou causées par l’humidité de la salle de classe. J’étais en train de perdre mon enfance idyllique, les problèmes commençaient.

6 avis sur « 2. Les cheveux »

  1. Patty O'Green dit :

    I LOOOOOOOVE ce billet!!! Amazing, sérieux!😀 Tellement bien écrit! Si t’avais continué pendant 300 pages, j’aurais lu ça drette là! Quitte à laisser Mathias se pêter la gueule (j’niaise voyons!)😉

    « Ma sœur a une telle épaisseur de cheveux que de dos elle ressemble parfois à un sarcophage. »

    Encore crampée!

    C’est drôle parce que je pense beaucoup aux cheveux ces temps-ci, j’ai fait cette lecture douteuse (j’adore les lectures douteuses) il n’y a pas longtemps. Le gars s’appelle Rémi Portrait et il fait de la « coupe énergétique », des manoeuvres full développées avec ses ciseaux : http://www.albin-michel.fr/Vos-cheveux-disent-tout-de-vous-EAN=9782226195203

    C’est de la métaphysique pour les cheveux hahaha par un coiffure full ésotérique. Ça dit ça (entre autre) pour les cheveux épais, touffus :

    « L’épaisseur est une protection. On s’isole des chocs éventuels »

    Si tu pars un site de confidences pour les cheveux, j’embarque. J’ai le problème inverse, je les perds en quantité industrielle depuis plusieurs années! Pas comme un gars, juste comme tout égal partout. Là, c’est stable, mais je n’en ai pas beaucoup. Avoir l’air d’un sarcophage est plus grand rêve en ce moment! Mais bon, j’ai trouvé LA réponse très scientifique dans mon livre (joke)😉

    Cheers!

  2. dansylvestre dit :

    Beau texte,très amusant à lire.Touchant aussi. Moi qui n’ai plus de cheveux depuis longtemps, j’ai une pensée pour ceux qui commencent à les perdre , les traumatisés. Je suis chanceux, ça m’a laissé plus ou moins indifférent. Pour m’amuser, parfois je fais semblant, d’un coup de tête,de replacer ma tignasse d’adolescent Jefferson Airplane.

    • Merci Dany Sylvestre! C’est un beau témoignage ça. On n’a pas de difficulté à imaginer ce subtil coup de tête, plein d’une dignité rare, à n’en pas douter.😉

      Repassez dans le quartier quand le cœur vous en dit, vous êtes le bienvenu ici.

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