1. La maison

La maison est construite sur le boulevard Pelletier. Je n’ai jamais vécu ailleurs, avant de partir pour de bon. On a la plus grande cours du quartier, moi je pense du monde. La cour est tellement grande que pendant des années on pourra y jouer au baseball. Il n’y a pas de champ, c’est un terrain de balle qui s’arrête au deuxième but, mais quand même. Envoyer la balle chez un des voisins en arrière, ça équivaut à un circuit. On n’a jamais cassé de fenêtre, parce que dans les autres cours, contrairement à la nôtre, il y a de très grands arbres qui font de l’ombre, qui accueillent les oiseaux, qui protègent l’intimité. Notre cour est vide, c’est un immense carré de pelouse, le plus grand du monde, avec une petite butte surélevée près de la porte patio. Mon père refuse d’avoir une piscine, creusée ou « ortère », comme je suis persuadé que ça s’écrit, à l’époque. Il dit qu’il n’a pas envie de s’en occuper alors qu’on ne se baignera même pas dedans. C’est le même argument qu’il utilise pour les animaux. Il n’achètera pas de chien, ni de chat, parce qu’il sait qu’il va être obligé de s’en occuper dès que l’effet de surprise sera passé.

C’est une maison à deux étages, plus une cave, qui deviendra un « sous-sol » à partir du moment où les rénovations seront finies, plusieurs années après ma naissance. Il y a certaines pièces qui ont des noms familiers comme « le salon », « la cuisine », « la salle à manger », et d’autres pièces qui ont des noms plus familiaux comme « la salle de foyer », « le passage ». Quand je parlerai plus tard de la « salle de foyer » à des amis, ils me diront que non, ce n’est pas une expression générique qui décrit une pièce typique. C’est que le foyer n’est pas dans le salon, il est dans une pièce séparée, entre la cuisine et le garage, dans une pièce qui donne sur la cour arrière par une porte-patio. Le foyer n’est pas encastré, on peut en faire le tour, se cacher derrière. Il est en métal, il a l’air d’un masque de Darth Vader, que j’écris « Dark Vador », comme tout le monde. Dès années plus tard, il aura disparu, alors que la pièce entière aura été réaménagée en bureau de travail.

À l’étage, il y a les chambres à coucher, et du tapis mur à mur, comme c’était obligatoire dans les années 1980 et 1990. C’est un tapis mi-dur mi-mou, qui a été changé plusieurs fois, et qui maintenant, dans sa dernière incarnation, est vert foncé dans l’espèce de vestibule qui lie les pièces entre elles, et gris dans les chambres. C’est une matière synthétique, une sorte de pétrole mélangé avec des fibres, on le sait parce qu’une fois, on a failli mettre le feu à la maison en oubliant une lampe allumée tout l’après-midi, l’ampoule 60 watts directement collée dessus. L’odeur de plastique brûlée s’est tranquillement rendue jusqu’à nous, au sous-sol, là où on écoutait la télé à cette époque, avant de remonter tout l’appareillage au rez-de-chaussée. On s’est précipités à l’étage et en tassant la lampe on a trouvé un rond calciné brun-noir, bien délimité, tout fondu comme une mie de pain trop fraîche.

C’est une maison de banlieue tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Il y en a au moins trois sur la rue qui sont construites sur le même patron. Elle a connue son époque mélamine et son époque marbre. Mes parents possèdent encore la lourde table en marbre qui est l’ornement principal du salon. Cette table, c’était l’élément à surveiller quand on organisait des partys en secret, durant les voyages à Wells et à Old Orchard des parents, quand on était assez vieux pour refuser de les accompagner. Il fallait faire attention pour éviter qu’un amis trop saoul tombe dessus, s’enfarge dedans, échappe sa bière, renverse sa bière, vide sa bière dessus. On ne faisait jamais de bien gros partys, on craignait trop la réaction des parents s’ils venaient à le savoir. Ma sœur une fois s’est fait avoir, elle avait organisé une soirée et des « ennemis » étaient venus lancer des œufs et des rouleaux de papiers de toilettes sur le terrain et sur la maison. On avait eu le temps de tout nettoyer, mais on avait peur que les voisins nous dénoncent.

Quand j’y suis né, les voisins à droite étaient des québécois francophones comme nous, et les voisins à gauche aussi. Maintenant ce sont des Arabes d’un côté et des Indiens de l’autre. Mes parents ne les connaissent pas, tout ce qu’ils savent, c’est la couleur de leurs sous-vêtements, qu’ils font sécher sur la corde bon gré mal gré. Ils ont non pas une coupole satellite, mais quatre, plus le câble. Mon père trouve que leur abri Tempo est limite trop long/illégal, qu’il empiète quasiment sur le trottoir, qu’il nuit à sa visibilité quand il veut sortir sa voiture. Mes parents ne m’ont jamais parlé de vendre la maison, même s’ils ont découvert récemment que les fondations étaient contaminées par la pyrite. Ils m’ont montré les fissures, dans le béton du garage, là où j’allais, enfant, briser les cigarettes volées à ma mère et, adolescent, les fumer.

J’ai vu. Les craques commencent à monter sur les murs.

10 avis sur « 1. La maison »

  1. ça a comme quelque chose de profondément triste ce texte-là, même désabusé… c’est beau, mais c’est comme dur en même temps. ouan.

  2. Peut-être. Je ne l’ai pas écrit dans un mood particulier, mais ça se peut que ce soit ça qui s’en dégage.

  3. Anderson Grigio Carneiro dit :

    J’aime le rythme et la richesse de détails de ce texte. La maison témoigne le temps qui écoule et la ville qui change. Comme c’est beau le soin que tu as pris dans le choix de mots et dans les constructions de phrases. C’était un grand plaisir de lire ce texte. Merci!

  4. Sophie dit :

    J’ai l’impression que j’avais la même maison, mais ailleurs.

  5. c’est p’tête aussi parce que ça manque de dessins de pénis. ouan.
    😛

  6. V dit :

    Eh bien, lecteurs différents, autres perceptions et interprétations… Moi je me disais en lisant ce texte que j’aime donc le ton avec lequel tu racontes ces souvenirs épars, parce qu’on y sent l’attachement mais sans la nostalgie, la tristesse ou les regrets ni sentimentalisme. Les lieux ne sont pas embellis par le temps qui passe, on les aime pour ce qu’ils sont. C’est beau!🙂

  7. patricia dit :

    Pourquoi me laisse-t-il mal à l’aise? Peut-être à cause de l’attachement et de la tristesse dont parlent mameretaithipster et V. J’ai cru que c’était un exercice de style à la Mlle_V-Queneau, avec une pointe de je ne sais quoi en plus.

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