La flûte en métal cheap (II)

Le gars à l’air israélien et le sac Leica est revenu ce matin lui commander un gibraltar uruguayen fair trade special millésimé bien serré en ne la regardant pas. Il n’a fait aucun signe de tête ou aucun mouvement de lèvres en attendant au bout du comptoir pendant qu’elle s’activait à la machine, malgré l’album de Grizzly Bear disponible seulement en streaming sur NPR qui jouait dans le fond. Il a juste pris son café en disant thanks pas fort avec une expression faciale et il est allé s’asseoir sur un des bancs d’église en lui tournant le dos. Elle s’est dit que la prochaine fois faudrait qu’elle mette du John Cage juste pour voir son absence de réaction. Elle fait sortir un peu de vapeur de l’embout à pression et retourne à la micro-torréfaction du mélange maison que tu peux fucker son arôme si tu fais pas attention. On lui a appris comment faire. On lui a fait goûter la différence.

La flûte en métal cheap (I)

Elle vient de finir son shift au Café Saint-Henri et elle se répète son nom en boucle Florentine Florentine Florentine avec des expressions faciales en marchant sur la Dame et elle croise des dizaines de personnes qu’elle trouve pathétiques, des pauvres, mais en même temps elle ne s’installerait tellement jamais ailleurs qu’ici t’es malade. Elle pense au Plateau et s’appuie presque pour vomir sur la vitrine de la couturière au coin de Turgeon mais personne ne la regarde. Elle passe l’index à travers la monture de ses lunettes sans verres pour se gratter la paupière et elle soupire en pensant à quel point c’est nul de soupirer parce qu’elle se sent fatiguée ou simplement parce qu’elle s’ennuie en général. Elle ne devrait plus faire ça, elle le sait, mais fuck les journées sont longues.

Principale qualité: bon en dessin.

C’est pas super glorieux mais je viens d’avoir un flash de moi à genre quatorze ans assis à mon bureau dans ma chambre au deuxième étage de la maison familiale en train de minutieusement recopier sur une feuille blanche au crayon mine et au meilleur de mes habiletés une des cases d’un Archie où Betty est en bikini sur la plage pour pouvoir être en mesure de ne pas dessiner son maillot de bain et de continuer la courbe de son sein et de lui ajouter un mamelon et un autre à la place que je suis sûr que c’est la bonne.

 

Alignements et désastres (III)

Leur plus petit dénominateur commun c’est le fait qu’ils sont tous les deux nés durant une éclipse. Elle n’en parle jamais, ce n’est pas intéressant. Ça l’énerve quand il raconte cette histoire. Elle trouve qu’il est différent quand ils sont avec d’autres gens. Il change, il prend des airs et il la touche plus, d’une façon artificielle. Il fait des ronds dans son dos avec sa main, il passe un doigt sur sa nuque, de haut en bas, dans une caresse chatouilleuse, et une fois il l’a appelé par le nom de son ex en s’excusant tout de suite après. Ça arrive à tout le monde. Elle l’a appelé papa une fois, ça ne veut rien dire. Il utilise des expressions comme « plus petit dénominateur commun » et « plus que la somme de nos parties » quand il parle d’eux aux autres. Elle sourit à la personne devant elle quand il lui presse doucement l’épaule en disant que c’est grâce à elle s’il ne mange presque plus de sel.

Battre le fer sale en famille

-Tu prends-tu des notes pour ton prochain livre là?

-Hum.

*

-Ça va-tu se r’trouver dans ton prochain livre ça?

-Hum.

*

-En toué cas, t’as du matériel en masse pour ton prochain livre là, han?

-Hum.

*

-Faut que j’check qu’est-ce que j’dis pour pas me r’trouver dans ton prochain livre han?

-Hum.

*

-Eille j’ai pensé à d’quoi pour ton prochain livre.

-Hum.

 

Alignements et désastres (II)

Il a cogné à sa porte alors que la lune apparaissait et il est resté là sans bouger, les pieds ancrés sur le perron. Il savait qu’elle était là alors il n’est pas parti. Elle est venue ouvrir après plusieurs minutes et lui a dit que ses oreilles n’étaient plus ce qu’elles étaient, même si elle n’était pas certaine de le reconnaître et elle l’aurait dit à n’importe qui. Sa main tremblait sur la poignée intérieure de la porte et la sienne aussi, sur l’autre poignée. Il a pensé qu’elle ne devait pas entendre tous ces milliers de grillons qui bruissaient dans le champ devant la maison. Elle lui a dit d’entrer, même si elle n’était pas encore certaine de le reconnaître. Il a fait un pas en direction d’une chaise qui a craqué sous le poids de ses vieux os. Le chapeau entre les doigts, comme le volant d’une voiture miniature, il lui a parlé d’une certaine Olivia, dans le nord, et du fait qu’il avait été heureux, somme toute, toutes ces années. Il lui a parlé de ses deux enfants et de leur métier, de leurs épouses respectives. Il n’a jamais lâché le chapeau et il essayait de garder les pieds bien ancrés dans le plancher de la cuisine. Elle avait laissé la porte ouverte, pour pouvoir regarder les feux follets briller dans le champ devant la maison.

Alignements et désastres (I)

Et juste à ce moment-là une comète est passée à deux doigts de leur tête. Ils ont à peine eu le temps de se coucher par terre, les bras le long du corps, les yeux grands ouverts, que le ciel explosait en couleur vive. Le bruit immense a fait trembler la ligne d’horizon. Tous les lampadaires ont explosé en même temps et des millions de flammèches se sont envolées en crépitant. Il n’a pas pensé à lui prendre la main et c’est la chose qu’il regrette aujourd’hui, seul dans son appartement vide. Il aurait dû tendre la main vers elle, qui était juste là à côté, vraiment tout près, frémissante. Il aurait dû approcher sa main et s’emparer de la sienne, exercer une petite pression et ne plus jamais la lâcher.

Côte à côte

Ils marchaient côte à côte et elle lui a dit faut que je te dise quelque chose. Il s’est incliné vers elle parce qu’elle n’avait pas parlé fort et elle a dit je pense que le nain que j’ai vu au Home Dépôt tout à l’heure c’était Paul Cagelet. Il lui a répondu voyons donc c’est juste parce que t’as l’impression que tous les nains se ressemblent que tu penses que c’était Paul Cagelet. Elle a parlé un peu plus fort et elle a dit non non je t’assure je suis pas mal sûre que c’était Paul Cagelet il avait la même même face. Il a eu l’air sceptique et a froncé les sourcils et il a demandé pourquoi Paul Cagelet travaillerait au Home Dépôt. Elle a haussé les épaules et elle a dit fouille-moi mais c’est sûrement pas évident de trouver des contrats dans le milieu et tout. Il a hoché la tête en acquiesçant à demi et une voiture est passée en trombes et il a dit c’est fou comment le monde chauffe vite pareil et elle a fait hm.

Old habits die hard

Ce matin, ça me frappe, je me rends compte qu’une des choses les plus étranges entourant de façon périphérique ma passion pour la littérature, c’est ma « collection » de signets. Depuis que j’ai commencé à acheter des livres, j’accumule des signets, des « marque-pages ». Je sais pas trop pourquoi. Et je change de signet quand je commence un nouveau livre. Toujours. J’ouvre mon tiroir à signets et je choisis le prochain. Parfois c’est un très vieux signet, d’autres fois c’est un nouveau signet. J’en ai qui sont ultra usés, déchirés par des morsures de chat, mais je les garde quand même. J’en ai qui sont neufs, de bonne qualité, mais que je n’utilise presque jamais parce que je n’aime pas vraiment leur look ou ce qu’ils promouvoient, promeuvent, ce qu’ils proum…, ce qu’ils annoncent.

Quelques-uns de mes préférés:

1. Signet de TOWNSHIPS, premier livre de William S. Messier, qui, je crois bien, était distribué au lancement qui avait eu lieu à l’Amère à boire. Un peu trop long pour les livres de poche, mais extrêmement significatif pour moi. Pas si usé, à bien y regarder.

2. Signet de la Livraria Cultura, une chaîne de librairies très connue au Brésil. J’en ai quelques-uns, du même style, qui accompagnaient les livres que des amis me ramenaient de là-bas ou que j’ai acheté moi-même à São Paulo, mais mon préféré est celui qui représente Fernando Pessoa avec une citation qui dit, en gros, « L’essence de l’art c’est d’exprimer, ce qui est exprimé n’a pas d’importance. » Très usé, coins brisés.

3. Signet du Harvard Bookstore, qui vient de Cambridge, où j’étais allé passer quelques jours il y a trois ou quatre ans. Avant de partir, je m’étais renseigné à propos des librairies qui vendaient du stock international, histoire de pouvoir me procurer quelques livres en portugais. J’ai acheté AGUA VIVA, de Clarice Lispector là-bas. Très usé. Traces de morsures. Chat disparu depuis ce temps.

4. Signet du #ShowLapin, une journée d’étude surréaliste qui a eu lieu à l’UQAM au mois d’avril dernier. Sur le signet, qui je crois bien a été conçu par Bronja Hildgen, on peut voir un jackalope en train de se faire aspirer « down the rabbit hole », cet espace-temps inexplicable et incommensurable qui fascine tout le monde, moi le premier. Un peu long aussi pour les livres de poche. En assez bon état. On m’en voit ravi.

5. Un doublé : Signets de la librairie de seconde-main Cheap Thrills, sur la rue Metcalfe, et de la librairie Odyssey, sur la rue Stanley. À une certaine époque, je cherchais à me renseigner sur les librairies anglophones de Montréal et j’avais demandé à la fille chez Cheap Thrills s’il n’existait pas peut-être un site internet qui les répertoriait, ou quelque chose. Elle ne m’avait rien répondu, me tendant simplement un signet sur lequel je pouvais voir une série de noms de commerces faisant partie du Used Book Circle de Montréal, avec des adresses et un plan du centre-ville. Je me suis fait la réflexion que jamais on ne m’aurait fournit ça à l’Échange, du côté franco. Par contre, on m’aurait parlé plus. La fille alliait donc parfaitement efficacité anglophone et laconisme protestant. Très très usé. Proche de rendre l’âme.

Avez-vous des habitudes ou des fétichismes liés aux livres, vous autres?

 

*

 

« Entourant de façon périphérique », c’est comme genre un pléonasme, je pense.

Coimbra ville universitaire

Je te raconte, tu me diras ce que t’en penses.

On est arrivé à Coimbra passé minuit, après trois bonnes heures de route à partir de Porto, où on avait loué la voiture. Faisait noir depuis longtemps et on se rendait compte en enfilant les sorties d’autoroute et en tournant dans des échangeurs que c’était une ville plus grande qu’on pensait. Sur notre reçu de paiement, on avait une mini carte Google qui nous indiquait grosso modo l’emplacement de l’hôtel. On était tous fatigués, tous les quatre, elle, moi, et le couple avec qui on voyageait. Première nuit au Portugal, on sait pas trop comment ça fonctionne, on arrive d’Aix-en-Provence, sur un vol Ryan Air qui a atterri à 20h. Sur une rue quand même assez éclairée, on s’est dit que c’était mieux de pas s’éterniser et dès qu’on a vu quelqu’un, on s’est arrêtés pour demander notre chemin.

Une fois la voiture stationnée, je suis sorti avec mon fichier bleu dans lequel je trainais les papiers, les factures, les itinéraires, etc. Je me suis dirigé vers une petite Renault blanche dans laquelle un homme et une femme, jeunes, discutaient. En me voyant arriver, le gars a baissé sa fenêtre. Je lui ai demandé, en portugais, s’il savait où se trouvait le Best Western. Il m’a répondu qu’il n’était pas certain de quoi je voulais parler, s’est retourné vers sa copine pour lui dire quelque chose. Elle m’a adressé la parole en anglais. J’ai répondu en portugais qu’on pouvait parler français, anglais, portugais, pas de trouble, c’est comme ils préféraient. Le gars m’a parlé en anglais, where do you want to go? J’ai dit at the Best Western. You know the Best Western? Et je lui ai montré mon reçu, avec l’adresse et tout. The Best Western Dom Luis. Ahh! Hotel Dom Luis, ok. I see. You have to say Dom Luis, nobody knows the Best Western. It’s called the Hotel Dom Luis. J’ai répondu en portugais que je comprenais. Il m’a dit attend, et il est sorti de sa voiture.

On a regardé le mini-plan un peu et c’est là qu’il m’a dit you know, you should be careful around here, this is not a good neighborhood. It’s kind of dangerous. Sur le coup j’ai pas eu peur, j’étais plutôt reconnaissant qu’il me dise ça, qu’il m’avertisse. J’ai dit merci, que je comprenais, en portugais encore. Il m’a dit, oh, you speak portuguese, you speak very well, comme s’il venait de se rendre compte que je lui parlais en portugais depuis le début. Et là, il a switché de langue, mais après deux phrases je me suis rendu compte que c’était plus de l’espagnol et j’étais tout mêlé. Je lui ai dit, ah, donc tu es espagnol? Il m’a répondu non, je suis portugais, mais j’ai étudié en Espagne. J’ai trouvé ça bizarre comme explication, mais j’ai rien dit. Il me pointait vers une direction quelconque et comme soudainement il m’a dit are you alone? J’ai dit non, on est quatre. Il m’a dit and where’s your car? J’ai dit juste là, on est parkés juste là. What kind of car is it? Show me. C’est une Ibiza, de Seat, noire. Juste là. On s’est déplacé un peu et je lui ai montré la voiture, dans laquelle elle attendait, avec le couple d’amis qui nous accompagnait. On est revenu sur nos pas et il m’a dit, en portugais, ok, tu sais quoi? tu vas me suivre, je vais t’indiquer le chemin, t’as juste à me suivre, t’as pas à t’inquiéter, je vais juste te montrer le chemin. Et là, aie pas peur, tu vas voir, c’est dans un endroit un peu isolé, mais aie pas peur, c’est comme sur le sommet d’une colline, tu vas voir. Ok, suis-moi je vais te montrer le chemin. J’ai dit, merci, mais si tu préfères, tu peux aussi juste m’indiquer par où aller, c’est amplement suffisant. Mais il était déjà retourné dans sa voiture.

Je sais pas quel a été le déclic exact, mais dès que j’ai ouvert ma portière, j’ai commencé à freaker, à avoir vraiment peur. J’ai expliqué aux autres que le gars proposait qu’on le suive pour nous montrer le chemin. J’ai dit il m’a proposé de nous emmener jusque là-bas. J’ai pas pu m’empêcher d’ajouter je sais pas, je le sens pas. Je trouve ça bizarre. Le couple d’amis s’est fait rassurant, dans la mesure du possible, écoute, on le suit pour l’instant, on verra. Le gars nous a dépassé dans sa Renault, on s’est placé derrière lui. Il roulait lentement. Par la fenêtre arrière, je le discernais en train de discuter avec sa copine. Mon cœur débattait. Je sais pas pourquoi exactement, mais j’ai commencé à m’imaginer des scénarios. J’ai regardé derrière moi et dans la voiture qui nous suivait, il y avait deux jeunes en train de fumer un joint. Ils avaient l’air de me fixer. J’ai dit ok, il faut le shifter, faut pas rester derrière lui, je la sens pas celle-là. On avançait pas très vite. À une lumière rouge, on a tous spotté en même temps, là sur notre droite, une affiche qui indiquait H. Dom Luis vers la droite, vers le pont qui enjambait la rivière, alors que le gars s’était clairement engagé dans la voie pour aller tout droit. J’ai freaké. J’ai dit ok, dès que ça vire au vert on le shifte, fuck off s’il voulait juste nous aider, sérieux, je le trust pas, il nous emmène pas à la bonne place, attends que les gens passent pis tourne à droite sur le pont. On était tous d’accord. On a fait un virage serré dès que le feu a changé de couleur. On s’est engagés sur le pont, vite.

À ma gauche, par la fenêtre, je le voyais continuer tout droit et peut-être ralentir en se rendant compte qu’on le suivait plus, mais je l’ai perdu de vue. On est arrivé à un rond-point et on a pris n’importe quelle sortie juste pour être sûr de le semer. Ça nous a pris une bonne demi-heure ensuite pour se retrouver et finalement arriver à l’hôtel, qui effectivement était « au sommet d’une colline », dans un « endroit assez isolé ». Une fois l’auto stationnée, on avait une vue sur la ville et on pouvait constater qu’il y avait un autre pont plus loin qui, en théorie, aurait pu servir pour venir jusqu’ici.

Mais dans ma tête ça a continué de rouler, de tourner, les scénarios d’horreur, le hangar, le terrain vague, le simple appel de cellulaire qu’il avait à faire pour rejoindre ses amis et nous prendre en souricière, le vol de la voiture, de nos bagages, les canifs, la noirceur. Ça continuait entre autres parce que je savais qu’il savait où on était, et que je l’imaginais venir voler la voiture, ou seulement la saccager, ou encore je l’imaginais venir nous attendre le lendemain pour nous demander des comptes. Heureusement que j’étais fatigué à un point tel que je ne pouvais pas y penser toute la nuit. J’avais à peine dormi dans les 48 dernières heures, après le vol de Montréal vers Aix, la soirée de retrouvailles entre amis et le vol du lendemain vers Porto.

En me réveillant, la première chose que j’ai faite, avant même de me décrotter les yeux, c’est d’aller voir dehors si la petite Ibiza était intacte.