Court article sur l’ailleurs (II)

Source: Leméac Éditeur

Je posai un baiser sur ses lèvres et, lorsque je retirai les miennes, un petit fil invisible les unissait. Ya Jun fermait les yeux, pudique, ne souriait pas. Je la serrais dans mes bras. Je sentais mes muscles se gonfler, mes épaules solides maintenant. Elle s’y abandonnait, légère, la tête au creux de mon cou, son souffle tiède et humide.

-François Gilbert, Coma, p. 92.

À propos du premier roman de François Gilbert, Coma, publié ce mois-ci par les éditions Leméac, Myriam parle de Yoko Ôgawa, une écrivaine japonaise que je n’ai pas lue. Mais même si on a des références différentes elle et moi (alors que je pense plutôt à Yukio Mishima, ou aux univers toujours un peu décalés de Kobo Abé), on s’entendrait pour dire que le livre de Gilbert est baigné d’une atmosphère japonaise assez réussie. En fait, une atmosphère pas tant japonaise que non-occidentale, toute en politesse, en retenue, en non-dits, une atmosphère qui permet le genre d’histoire que Gilbert avait envie de raconter.

Ça commence dans un hôtel de Shanghai, où le jeune Satô s’est réfugié, pour s’oublier lui-même et oublier du même coup la tentative de suicide de son amoureuse Ayako, qui s’est lancée à l’eau du haut du pont d’un traversier après lui avoir crevé un œil. Les premiers chapitres décrivent la tentative de Satô de s’intégrer à la culture et aux mœurs chinoises. Il cherche à s’effacer le plus possible, à se fondre dans le moule, au milieu de ces Chinois qui détestent les Japonais, leur grossièreté et leur condescendance.

Près d’un an s’est écoulé depuis l’évènement tragique et la fuite de Satô quand la mère d’Ayako arrive pour le convaincre de revenir avec elle au Japon afin d’essayer de réveiller sa fille, plongée dans un coma profond. Mme Watanabe est persuadée que Satô parviendra à convaincre Ayako de revenir à la vie par la seule force de l’amour qu’ils partageaient. Au début, Satô doute, mais il finit par accepter et quitte la Chine pour se rendre au chevet de la jeune femme. À partir de cette décision, ça se complique pour lui.

Cette relecture moderne aux touches asiatiques de la Belle au bois dormant est toute construite en jeux de miroirs, à la manière d’une salle exiguë où les reflets, les apparences et la réalité sont mélangés. Chaque personnage est un peu lui-même et quelqu’un d’autre aussi; parfois c’est un autre fantasmé, en lequel on aimerait bien se transformer, d’autre fois c’est un autre qu’on nous a accolé, dont on ne peut se débarrasser, qui colle à la peau. Gilbert, en l’espace de 120 pages, réussit à monter une intrigue féconde et à explorer une série d’obsessions et de semi-vérités qui envoûtent plus qu’elles n’expliquent quoi que soit. C’est un court roman qui se lit avec concentration, sans faire de mouvement brusque, pour ne pas perdre le fil ténu de l’histoire et du raisonnement ambigu des personnages. C’est beau, tragique et profondément honnête. Il me semble que ça plaira à quiconque est amateur de littérature japonaise du XXe siècle, à quiconque a déjà plongé avec un mélange de bonheur et d’angoisse dans le puits sans fond des apparences, des faux-semblants, des masques psychologiques de Mishima, d’Inoué ou de Oé.

*

Nota Bene: D’un point de vue personnel, en tant que créateur, le livre de Gilbert est pour moi fascinant, dans ce qu’il pose comme questions, ou plutôt dans les questions qu’il ne pose pas à la langue, cet outil merveilleux que lui et moi ne voyons pas du tout de la même façon. Lire ce roman, me rendre compte qu’il est écrit par quelqu’un de mon âge, qui a un parcours semblable au mien, c’est aussi me rappeler à quel point les préoccupations littéraires de l’un ne sont pas nécessairement celle de l’autre. Quand je lis cette langue française si classique, si épurée, si neutre, je reste bouche bée, parce que pour moi ça n’aurait pas de sens d’écrire comme ça, ça serait impossible. Pour moi, la langue est dite, elle est prononcée, elle est obligatoirement engagée dans le réel de la personne qui l’utilise, qu’il soit un personnage ou un narrateur, elle est le matériau avec lequel je joue, et qui est tordu. En ce sens, elle ne pourrait pas être cette sorte de surface froide et lisse, qui fait partie du bien commun, et à la limite qui n’en fait pas partie, dans lequel on dit “déjeuner” au lieu de “dîner”, à la française, et où on écrit “cuiller” pour une raison ou pour une autre. Comprenez-moi bien, je ne juge pas l’écriture de Gilbert, je ne fais que constater à quel point les enjeux de l’écriture, pour lui, sont ailleurs. Et ça ne veut pas dire qu’il n’est pas un formaliste. Au contraire, son roman est un petit bijou de construction formelle, qui fonctionne par renvois subtils et par double-sens. Seulement, ce qui s’y passe s’y passe dans une langue blanche et froide, un peu comme si on lisait une traduction du japonais en fait. Une langue qui s’exportera très bien, mais à laquelle je n’arrive pas à m’identifier. Ces derniers commentaires n’engagent que moi, évidemment. À la limite c’est mon problème, et ça n’a pas gâché ma lecture, ça l’a simplement interrogé d’une façon différente.

À vue d’oeil

La liste des semi-finalistes du concours de nouvelles de Radio-Canada vient d’être publiée, je me permets donc de poster ici la courte nouvelle que j’avais soumise et qui n’a pas été retenue. C’est un texte qui aurait pu se retrouver dans Malgré tout on rit à Saint-Henri, mais que j’ai écrit trop tard, alors que le processus éditorial était enclenché. Disons qu’il fitte dans l’esprit général du recueil.

 

 

À VUE D’ŒIL

Depuis qu’ils ont éventré la rue du Couvent, avec leurs pelles mécaniques et leurs marteaux-piqueurs, elles sont toutes sorties à la lumière du jour, comme attirées par l’espace vide laissé dans l’air, temporairement. Les gens ne font pas attention, ils ne remarquent rien. Les travailleurs et les enfants traversent la rue sans regarder et les écrasent. Moi-même, je n’aurais rien soupçonné si ma blonde n’était pas revenue de l’institut l’autre soir en se plaignant d’une sensation bizarre sous la semelle. On a examiné ses bottes et on en a tout de suite repéré une, là, morte, toute écrabouillée.

Elles sont remontées à la surface, et on peut apercevoir les trous laissés par celles qui n’y sont déjà plus. Il y en a beaucoup, elles migrent jour et nuit. Si je me place dans un certain angle, à une certaine heure, le centre-ville à l’est et le trafic de Saint-Antoine derrière moi, noyé sous le tremblement des feuilles après l’averse, je peux les voir briller, sans faire de bruit. Elles ne vont nulle part, c’est une migration sans but, comme provoquée artificiellement. Si je suis attentif, je peux les sentir qui reviennent : elles se rendent jusqu’au milieu du terrain de baseball, à peu près, et elles rebroussent chemin. Elles reviennent vers du Couvent, probablement épuisées, déboussolées.

J’imagine qu’elles vont mourir quand ils vont étendre l’asphalte brulant, étouffées tout bonnement. Elles vont mourir si je ne les ramasse pas, asphyxiées en plein soleil au tout début de leur vie éphémère, entre deux glaires muqueux, à la manière de ces statues pompéiennes comme prises sur le fait, la main dans le sac, coulées dans le béton.

Je n’aurai pas le temps de toutes les sortir de là, mais ça vaut le coup d’essayer.

Alors je sors avec un grand bol de métal, chauffé au préalable, pas trop pour éviter de me brûler, juste assez pour leur donner une chance de résister au voyage du retour vers la maison, et je cours vers du Couvent, n’attendant pas le feu vert, pour en sauver le plus possible. Je fais tout ce qu’ils disent de faire sur le site. Je suis les consignes à la lettre. Je n’ai pas mis de gants, pour ne pas les blesser avec le tissu synthétique. La lumière du soleil décline parfaitement, c’est l’heure idéale, bleue, indiquée par plusieurs spécialistes. J’ai tout lu comme il faut. J’ai même calmé un de mes doutes, en écumant le forum de discussion : il ne faut pas avoir peur de tirer, elles sont très solides au niveau du thorax.

Les cols bleus sont repartis depuis longtemps, la machinerie lourde est inerte, les apprentis arpenteurs de la polyvalente, déployés dans tous le quartier, tracent des lignes droites imaginaires dans un silence religieux, en s’envoyant des signes de la main. On oublie leur présence.

Il y a le calme ambiant d’un arc-en-ciel en surplomb et moi je me penche pour en cueillir une. Oui, c’est presque comme si je la cueillais, c’est floral: j’entends un son léger et je sens une minuscule résistance en l’extirpant du sol. Je la tiens dans mes paumes en coupe. Elle gigote, c’est bon signe, et je la pose au fond du grand bol. En faisant bien attention de n’en écraser aucune, je passe la rue au peigne fin, entre Saint-Antoine et Saint-Jacques. Elles ont percé des milliers de trous. Je ramasse d’abord celles qui sont en bordure du trottoir et je navigue ensuite au milieu de la rue, en zigzaguant. Sur le site ils disent que c’est primordial d’être une présence non-intrusive. Ils disent qu’il faut s’effacer et les laisser venir à soi. J’avance prudemment, sur le bout des pieds, les mollets tendus.

Le bol est déjà presque plein. Il n’y a personne dans les environs, tout le monde est rentré, même le vieil homme du 785, qui fume une Pall Mall sur son balcon, chaque jour, chaque soir, depuis bien avant ma naissance. Ils ont décroché la pancarte VENDUE sur le terrain de la maison que je veux acheter un jour, quand j’en aurai les moyens. Après ce propriétaire là, ce sera peut-être ma chance. J’aimerais me faire réveiller le matin par les cris et les rires des enfants qui arrivent dans la cour d’école, juste en face.

Je fais attention à ne pas les perturber, et en les déplaçant dans le bol, en les brassant un peu juste pour vérifier, n’en tuant aucune, je les vois s’ébattre, gluantes, pleines d’une petite vie à peine perceptible. En décollant mes doigts tachés de leur corporalité visqueuse, je pense à l’abri que je vais leur préparer, à la lumière solaire artificielle que je devrai me procurer, à l’emplacement exact où je vais pouvoir les observer grandir et voir leurs paupières s’entrouvrir, à l’écosystème complexe que je devrai mettre en place, autarcique, humide. Je pense à l’humus et aux protéines. Je pense à ce que je ressentirai, à les examiner éclore, tout près, assis dans une chaise qui ne craque pas, même subtilement, parce qu’elles sont si sensibles aux hautes fréquences.

Demain, ou après-demain, ils vont refermer du Couvent, ils vont taper l’asphalte avec des pelles, avec des machines sophistiquées, qui vont produire des ondes de choc profondes jusque dans le sous-sol de la ville. Il y aura des conséquences, c’est certain, pour toutes celles que je n’aurai pas pu sauver. Celles qui seront parties vers le terrain de baseball et qui n’auront pas remarqué le mouvement commun de recul. Celles aussi que je n’aurai pas vues, à cause de l’angle de la lumière, ou à cause de mon manque d’attention, tout simplement.

Sur le site, ils ne précisent pas si ce genre de chose peut décimer la colonie au complet. Ils ne parlent pas du moment où les employés de la ville vont revenir et vont lisser tout ça, à grands renforts de rouleau-compresseur. Même sous l’onglet Conservation and Preservation, je n’ai rien trouvé de significatif. Ils me disent quoi acheter pour optimiser les chances de reproduction, certes, ils vont même jusqu’à faire la conversion en Celsius des températures idéales de reproduction, mais ils ne donnent aucune information au sujet de ce qui arrive à celles qui ne seront pas rentrées avec moi : celles qui seront sorties pour rien. Je ne comprends pas.

J’en ai parlé avec ma blonde, qui est surtout triste parce qu’on doit se débarrasser du chat, mais elle n’a pas de réponse satisfaisante à me donner. Elle m’a proposé de m’inscrire au forum de discussion et de poser la question directement aux experts. Elle a raison. Jusqu’ici, je n’ai été qu’un témoin silencieux. Le bouton Members, dans le coin supérieur droit, avec sa case blanche vide n’attendant qu’un mot de passe, ne semblait pas s’adresser à moi. Mes yeux passaient vite par-dessus, occupés à cumuler les détails scientifiques et les découvertes les plus récentes.

En marchant vers la quincaillerie, pour acheter une lampe à rayons UVB et des crochets de métal en S, je cherche un pseudonyme qui pourrait me convenir, un nom qui me représenterait bien. Un nom sous lequel je pourrais exposer la situation précise, inédite, que nous vivons ici, elles et moi. Je crois qu’ils me répondront bien vite. Après tout, on est tous là pour elles, pour leur bien-être : ils se concerteront et me feront part de la meilleure marche à suivre pour les prochaines semaines. Peut-être que ma question créera un réel engouement et que le fil de la conversation généré deviendra un incontournable du site. Peut-être qu’on demandera bientôt mon avis sur des questions épineuses. Est-il recommandé de continuer à les nourrir de sel non-raffiné après la tombée du jour? Y a-t-il un danger à remplacer l’inox par un plastique fibreux de haute qualité? Je réfléchis à ces questions et à plusieurs autres, auxquelles je peux répondre sans problème, parce que j’ai fait mes devoirs.

Sur le site, il y a un processus de sélection assez fastidieux, ils ne prennent pas tout le monde. Ils veulent décourager les dilettantes. Mais plus j’y pense, plus je suis certain d’être prêt à rejoindre la communauté.

*

On est plus d’un à faire la même chose. Vous pouvez lire d’autres nouvelles non-retenues ailleurs:

La fin des glaçons, par M.

Fait invécu, par Aimée

4. Les tâches

Une des tâches que j’ai accompli le plus souvent dans ma jeunesse, ma mère appelait ça “descendre la malle à linge”. Comme la maison avait trois étages, et que la salle de lavage était au sous-sol, je devais vider le panier à linge salle, vêtements, serviettes de bain, draps, et le descendre pour que ma mère puisse commencer son lavage. Je me rappelle de l’odeur, et je me rappelle aussi de la première fois où j’ai compris que j’étais devenu assez fort pour prendre la “malle à linge” par les poignées sur le côté et l’emmener avec moi pour la vider ensuite. On appelait ça une malle à linge: c’était une sorte de coffre en métal blanc, un peu cylindrique, avec un couvercle mou sur lequel on pouvait s’asseoir si on n’était pas trop lourd. Quand elle était vide, je me cachais dedans. C’est peut-être de cette odeur-là que je me souviens, l’intérieur de la malle à linge. Je me cachais dans la sécheuse aussi.

La façon la plus efficace que j’avais trouvée pour descendre le linge sale, c’était de le foutre par terre dans l’escalier et de le pousser marche par marche avec mes pieds, en me tenant sur les murs et sur la rampe. En atteignant le rez-de-chaussée, je rapatriais tous les morceaux qui s’étaient éloignés un peu, et je recommençais le manège pour l’escalier du sous-sol. Ça glissait beaucoup mieux dans celle-là parce qu’elle n’était pas en tapis. Sauf qu’il fallait faire attention parce qu’il y avait toujours un ou deux bols de céréales vides et quelques verres sales qu’un de nous avait déposé sur une marche, dans le coude de l’escalier, en prévision de le remonter plus tard à la cuisine. La salle de télé était rendue en bas depuis que “Léandre”, l’entrepreneur dont je me souviens encore du nom, va savoir pourquoi, était venu “finir le sous-sol”, comme ça s’appelait. En bas, on appelait “cave” le réduit dans lequel se trouvait la fournaise, le chauffe-eau, le réservoir de l’aspirateur central, et les milliers de documents d’archive de la vie commune de mes parents, sans compter les mille autres cossins que je ne peux m’empêcher d’explorer chaque fois que je vais chez eux, encore aujourd’hui.

On n’était pas fort sur la vaisselle dans cette famille. Quelqu’un se décidait un jour à remonter les bols et assiettes et verres qui traînaient dans l’escalier, et on donnait un grand coup. On avait un lave-vaisselle, mais à cinq personnes, ça s’accumulait quand même, je me demande bien pourquoi. C’était ce que je détestais le plus quand j’étais petit, ces soirées où on se tapait la vaisselle de trois jours, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles je suis obsédé par le fait de ne jamais en laisser traîner, ne serait-ce que quelques heures. J’ai de la difficulté à apprécier une soirée entre amis si la vaisselle du souper n’a pas été faite. Quand j’étais petit, mon rôle était toujours le même: j’essuyais. Durant des années je n’ai fait qu’essuyer et ranger, je n’ai jamais lavé. Ma routine était toujours la même, chaque morceau essuyé se retrouvait sur la table et je rangeais le tout à la fin. Jamais à mesure. Peut-être qu’un jour je me suis aperçu que de ranger à mesure était beaucoup plus efficace, mais je ne m’en rappelle plus. Dans mon souvenir, toute la vaisselle propre est accumulée sur la table de la cuisine et je peux maintenant passer à la deuxième étape de ma tâche.

Ma mère faisait l’épicerie une fois par semaine. J’ai connu plus tard des familles où c’était différent, où les parents allaient au marché de façon plus ou moins régulière, allaient chercher de la bouffe une fois par jour, ce qu’il manque, des ajouts de dernière minute. Chez nous, ça ne fonctionnait pas comme ça. Le frigo se vidait, se vidait, et ma mère partait faire l’épicerie. On appelait ça comme ça, parce que c’était un évènement dans la semaine: “Est où m’man?” “Est partie faire l’épicerie.” Quand elle revenait, j’étais la personne désignée pour l’aider à rentrer les sacs. Elle arrivait dans l’entrée de la maison avec le premier, et dès que je la voyais, je devais me dépêcher à sortir pour aller chercher les autres dans le coffre de la voiture. À cette époque, c’était toujours des sacs en papier, avec le gros signe de Provigo dessus, parce que ma mère utilisait le service de “commande à l’auto”, qui a disparu je crois. Elle payait ses achats, l’employé mettait tout ça dans des sacs en papier, qu’il mettait dans une ou deux caisses de plastique, qu’il faisait rouler sur un tapis-roulant de métal, qui s’en allait dans une salle secrète dans les entrailles de l’épicerie, et elle récupérait le tout dans le stationnement du Mail Champlain, à une sorte de petit garage où un autre employé mettait les sacs dans le coffre.

Quand elle revenait, je sortais pour l’aider. Je revenais dans la cuisine, un sac à la fois, un jour c’est devenu deux sacs à la fois. Je les prenais toujours par en-dessous, pour les briser le moins possible parce que je savais que j’aurais à les plier ensuite. C’était la deuxième partie de ma tâche. Je m’installais par terre et je pliais les sacs en papier du Provigo, en suivant les plis déjà faits, en perdant patience si les plis avaient été abîmés. Ma mère rangeait les choses dans le frigo et dans les armoires à mesure. Dès qu’elle avait fini, la première chose que je faisais, c’était d’ouvrir la boîte de Joe Louis. Mais des fois, quand il n’y avait pas de Joe Louis, je pouvais me rabattre sur des macaronis pas cuits. J’aimais ça. Même encore maintenant, j’aime assez le goût des pâtes crues.

 

*

 

1. LA MAISON

2. LES CHEVEUX

3. LE VOISINAGE

Voix et formes du cool: réflexions sur la posture hipster

S’il y en a que ça intéresse, vous pourrez venir nous écouter, Joëlle Gauthier, William Messier et moi, parler de la culture du cool et de la posture hipster dans la littérature américaine contemporaine, à la librairie Le Port de tête, mardi le 21 février.

William va nous entretenir de Miranda July et d’une possible candeur radicale;

Joëlle va nous expliquer la filiation du hipster, à partir des beats et de Norman Mailer;

et je vais me perdre dans le détachement émotionnel de Tao Lin.

C’est à 18h.

Et on lance aussi le dernier cahier Figura ainsi que le mémoire de Joëlle dans la collection Mnémosyne.

L’argumentaire est ici.

En librairie dès le 10 avril 2012

Voici la page couverture de mon premier livre. Le feeling que je ressens en ce moment est pas pire, sérieux.

Quatrième de couverture:

On dit qu’à Saint-Henri, tout est possible. Ici, les filles ressemblent toutes à des actrices de cinéma et Louis Cyr est encore assez fort pour porter n’importe quel destin sur ses épaules. Toutes les lignes du métro convergent et le bruit de fond de l’autoroute n’empêche pas les gens de rêver ‒ à un avenir meilleur, à leur lointain pays tropical. On dit qu’ici des histoires s’écrivent, malgré tout, au milieu des obsessions débridées, des défaillances technologiques et des quiproquos. Sous les viaducs du CN et dans les replis de la fiction, on croise aussi bien des gangsters ineptes que des aînés en fugue ou des amoureuses désillusionnées.

Plongée vertigineuse dans l’humanité d’un lieu, fruit d’un enthousiasme qui pourrait bien faire déborder le canal de Lachine, Malgré tout on rit à Saint-Henri raconte les tribulations d’une myriade de personnages hauts en couleur et nous livre au fil des pages quelques-uns de leurs secrets les moins glorieux.

C’est avec une oreille à l’affût des ouï-dire et un penchant pour l’insolite et le grotesque que Daniel Grenier s’aventure dans le quartier mythique de Florentine Lacasse, d’Yvon Deschamps et d’Oscar Peterson. À travers ces nouvelles, portraits, confessions et errances, Saint-Henri se dévoile pas à pas. Ou se dissimule peu à peu.

On achève bien les hipsters; une autofiction

Voici le texte intégral de ma conférence sur les hipsters, offerte dans le cadre de la série sur la littérature contemporaine de Salon Double. Vous pouvez m’écouter le réciter de façon un peu artificielle sur le site du salon, ici. On a refait l’enregistrement (parce que l’original a été détruit selon des sources sures par une armée de hipsters en furie désabusée) cet après-midi, Simon Brousseau et moi, dans les bureaux vides du NT2. Vous excuserez mon accent anglais poche qui se pense bon. J’ajoute des hyperliens, histoire de dynamiter, euh, dynamiser la lecture.

 

ON ACHÈVE BIEN LES HIPSTERS

 

Je me souviens que quand j’étais adolescent, à l’époque où j’ai commencé à m’intéresser de façon sérieuse et quasi obsessionnelle à la musique, le terme le plus péjoratif qu’on pouvait accoler à un groupe, ou à un chanteur, c’était d’être commercial. J’ai laissé ma première blonde parce qu’elle écoutait trop de musique commerciale à mon goût. C’était impossible, pour le jeune rebelle marxo-maoïsto-avantgardisto-grunge que j’étais, d’endurer son Madonna et ses compilations de dance de MC Mario Mastermind. Même Big Shiny Tunes, ça passait pas. J’avais un ami qui aimait beaucoup Counting Crows, ça passait pas. Moi, j’écoutais Propagandhi, grande époque How To Clean Everything, Rage Against the Machine et NOFX, n’importe quoi avant Punk in Drublic. Ces trucs-là étaient anti-commerciaux parce que Fat Mike me l’avait expliqué dans une chanson, vous vous rappelez?. Ça fonctionnait comme ça : à cause de, ou grâce à, un « fuck » bien placé, « you can’t play this song on the radio ». Et dans les chansons de Propagandhi, on ne pouvait plus compter les « fucks », même en utilisant nos doigts de pieds. C’était probablement le seul mot que je saisissais dans le temps, en fait, parce que les références à la Palestine et à l’Exxon Valdez me passaient dix pieds par-dessus la tête.

Tout ça pour dire que j’ai toujours eu l’impression de comprendre un peu, dans un mélange d’élitisme et de vraie passion (c’est toujours un peu ça), c’était quoi l’underground, un terme qu’on affectionnait beaucoup, ou le indie, un autre terme, qui est apparu beaucoup plus tard. J’ai toujours eu l’impression d’avoir des goûts marginaux, en termes de musique surtout, qui m’auraient mis dans une classe à part : celle des gens particulièrement cool et avisés. J’ai toujours eu cette impression-là jusqu’au jour, en fait, où je suis entré pour la première fois au Saphir, sur Saint-Laurent. C’était, je crois bien, en 2005, ou en 2006 peut-être. On m’avait averti. Je m’étais habillé en conséquence, j’avais mis mon t-shirt de baseball de Sonic Youth, manches noires ¾, le cover de Goo étampé au milieu.

C’est peu dire que le choc a été intense. J’avais déjà eu des échos, en allant par exemple visiter le loft crade de mon ami Ricardo, dans Griffintown, avec sa vaisselle pas faite et ses caisses et ses caisses et ses caisses de vinyles de Sun Ra et Acid Mother Temple, qu’il existait quelque chose comme une vraie culture underground, un underground infini, sans fond, mais je comprenais pas vraiment de quoi il retournait. Quand, à la fin de ma première soirée au Saphir, j’ai dû m’avouer à moi-même que je connaissais aucune des chansons que Xavier Caféine et Plastic Patrick avaient fait jouer, j’ai compris que j’étais plus dans le coup, ou plutôt que je l’avais jamais été.  Et j’étais sans voix.

Mon problème, c’est que je n’avais pas de mot à mettre sur ces gens, le terme hipster existait déjà depuis des années, mais j’étais loin d’être assez hip pour en connaître l’existence. Je ne savais pas comment nommer ces personnes autour de moi qui avaient des moustaches molles et qui portaient des skinny jeans, des manteaux de cuir et des lunettes de motard, mais une chose était certaine : côté culture musicale, le Saphir me faisait brutalement comprendre qu’il existait un système de valeur et une gradation hyper complexe qui repoussaient ma bonne vieille dichotomie commercial/underground dans ses limites les plus extrêmes. Au milieu des danseurs, sous les cris lascifs de Peaches et des Georges Leningrad, avec mon t-shirt de Sonic Youth et mes jeans un peu trop boot cut, j’étais devenu (à mes propres yeux du moins) un suiveux, un simple touriste, un poseur. J’étais, pour la première fois de ma vie, et ça n’a pas changé depuis, le commercial de quelqu’un.

On comprendra bien alors que, quand le terme hipster est apparu dans le vocabulaire courant des poseurs comme moi, je me sois garroché dessus afin de catégoriser toute cette frange de la population qui était par définition plus cool que moi et qui connaissait tous les bands obscurs qui avaient influencés les bands que moi j’écoutais. Il y avait toujours une couche sous-jacente d’obscurité, de garagisme et de lo-fi qui venait non-seulement remettre en question le génie créatif des groupes que j’aimais, mais qui venait, d’une certaine façon, les invalider dans leur existence même.

On comprendra aussi que ce terme, ou plutôt le geste de le brandir vers quelqu’un, dans toute sa perversité, dans toute sa complexité émotionnelle, devenait pour moi un rempart contre ces agressions répétées envers mes compétences, mes connaissances, mon intelligence et, plus profondément, mes goûts. J’ai tout de suite traité les gens de hipster, me séparant d’eux, me soulevant au-dessus d’eux en croyant plus ou moins sincèrement à l’intégrité de ma posture : celle de quelqu’un qui ne suit pas aveuglément les courants et qui a une démarche esthétique sérieuse et constante : que ce soit à travers les choix musicaux, artistiques, les choix vestimentaires, ou l’attitude générale de détachement émotionnel face à ces choix.

C’était bien sûr une manière de contourner toute forme d’auto-analyse et ainsi occulter le fait que je savais très bien que la différence fondamentale entre ces gens et moi, c’est qu’ils étaient à l’avant-garde alors que je n’étais qu’une fashion victim en retard. C’est ce qui me fâchait le plus : cette obligation de ma part, si je voulais être honnête avec moi-même, à m’avouer vaincu dès le départ : j’ai acheté mes premiers skinny jeans plusieurs années après leur apparition sur le marché conventionnel, j’ai racheté des Converse All Stars, j’ai découvert Johnny Cash deux ans après tout le monde, j’ai cédé quelques fois à la tentation de penser à ce dont j’aurais l’air, la barbe rasée, muni d’une simple moustache bien taillée.

Et c’est là où j’ai tracé la ligne, que j’ai compris que je ne pourrais jamais être hip, simplement parce que j’étais fondamentalement incapable de comprendre le port de la moustache, toute son infinie complexité de sens, le discours qu’elle représentait et que soudainement elle ne représentait même plus, tellement j’étais dépassé : j’étais tout seul dans mon coin obscur, me balançant comme un autiste, en train d’analyser un truc datant de l’année passée. Le phénomène hipster est devenu à ce moment-là pour moi une véritable obsession, au sens où j’étais non seulement incapable de le saisir, mais où je me sentais également attiré par lui et que je me voyais par le fait-même dans l’obligation de me positionner. Au premier degré, évident, dans le jugement. Au second degré, plus rough, dans l’autodépréciation.

Tracer la ligne à la moustache, façon de parler, c’est essayer de clarifier un des aspects les plus fascinants et les plus fugaces de la culture hipster : le rapport au fameux « second degré », ou à ce qu’on aime appeler l’ironie. Il s’agit peut-être d’un des concepts les plus galvaudés en ce moment. Un peu partout, un peu tout le temps, on entend parler d’ironie, du mode ironique, d’une situation ironique, sans jamais trop savoir clairement de quoi il retourne. Personnellement, tout ce que je sais c’est que je n’en vois pas le fond. Si, d’un point de vue assez superficiel, l’ironie c’est dire ou faire le contraire de ce qu’on pense vraiment, utiliser constamment le second-degré du langage et des codes vestimentaires, d’abuser de la citation et de la référence implicite, par exemple, le hipster va bien plus loin à partir du moment où il surpasse les oppositions de base vrai/faux, beau/laid, in/out, leur simple renversement, pour se retrouver dans une position de surplomb par rapport à elles. Il tient un discours (ou plutôt il n’en tient pas : c’est justement ça l’idée) sur le principe même d’ironie. L’opposition n’existe plus : il y a un troisième degré, celui où la moustache est redevenue belle, tout simplement, sans arrière-pensée. C’est d’ailleurs ce qui est passionnant avec le style tel qu’investi par les hipsters : contrairement à n’importe quel autre sous-culture, ou contre-culture si vous préférez, qui restera toujours en marge, il s’imposera et deviendra la norme, dans ses aspects les plus clichés du moins. Johnny Cash, films indépendants primés à Sundance (ou à TriBeCa maintenant parce que Sundance c’est out), skinny jeans, souliers de marins, cardigans, lunettes à montures épaisse, chemises carottés, tout ce qui se vend au Urban Outfitters, etc. Joelle Gauthier, une collègue à moi qui travaille là-dessus pour sa thèse, décrit le phénomène ainsi : « Il s’agit de la première contreculture américaine scrutée à la loupe depuis sa naissance par les publicitaires, ce qui en fait aussi la première contreculture «de consommation» de l’histoire. La jeunesse néo-hipster n’est pas revendicatrice; pour reprendre Douglas Haddow, la génération des néo-hipsters consomme le cool plutôt qu’elle ne le crée et se présente comme un amalgame de sa propre histoire. » On n’a qu’à penser à la récente campagne de pub des jeans Levi’s, qui reprend le texte de Oh Pionners! de Whitman sur des images de jeunesse hip et contestataire pour s’en convaincre : c’est l’Amérique conventionnelle qui, encore et toujours, reprend à son compte la contre-culture pour l’amalgamer dans son grand récit collectif. Mais elle ne fera jamais ça avec des gothiques ou des rockabilly.

Ces clichés repris par l’industrie publicitaire, ce sont tous des éléments de mode, de style, d’attitude, comme je le disais, qui permettent à des gens comme moi de s’en dissocier plus ou moins consciemment, d’une part en récupérant les miettes et d’autre part en gardant une distance par rapport à l’identification. Je ne suis pas le premier à le dire : on est tous le hipster de quelqu’un, maintenant, et personne ne penserait à se réclamer du terme, une revendication qui deviendrait par définition le contraire du hip. Je suis le hipster de mon frère, par exemple, qui tripe sur la culture hiphop depuis qu’il est tout jeune, à cause de mon linge trop serré, et j’ai mes hipsters à moi, dans mon entourage, que j’aime juger affectueusement, que j’aime catégoriser, parce que ça me rassure. Au fond, je me dis que je me permets de juger le monde, parce que je sais que même s’ils en connaissent un rayon en musique et en cinéma d’avant-garde, même s’ils sont infiniment plus courageux que moi dans leur approche de la mode et qu’ils ont un sixième sens pour savoir qu’elle bière recommencera à goûter bon demain, ils sont à peine lettrés, non?

(Parenthèse : Je repense à ce passage dans le livre de Nicolas Langelier, Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles où « vous » êtes assis dans un snack bar de Gatineau et éprouvez un soudain sentiment de nostalgie devant une vieille horloge O’Keefe, ou Laurentides (le narrateur « vous » laisse le choix) en « vous » disant que c’est absurde, « vous » n’auriez jamais acheté cette bière. Quand j’ai lu ça, je me suis dit, étrangement, euh, c’est encore drôle : au moins acheter de la Laurentide ça serait ironiser sur nos propres codes. Je veux dire, vous êtes-vous déjà arrêté deux secondes pour penser à quel point c’est bizarre d’acheter de la Pabst Blue Ribbon, à Montréal, à Québec, à Tetford? Tout ce que ça implique de couches significatives d’emprunt symbolique à autre chose qu’à « vous-mêmes »?, pour garder le ton de Langelier. Il me semble qu’on pourrait se mettre à acheter de la Laurentide, ça serait la moindre des choses. Fin de la parenthèse.)

Donc, oui, je me dis : ils ne me menacent pas vraiment, ces hipsters du night life montréalais, ils sont dans leur petit monde de mode et de bands obscurs, ils ne se sont jamais vraiment intéressés à ma spécialité, mon domaine, mon royaume : la littérature. Du moins, j’en étais persuadé.  En fait, j’étais tellement sûr de mon affaire qu’il y a un an ou deux, j’ai écrit un billet de blogue un peu provocateur et absolument pas scientifique sur ce que j’appelais alors la « bibliothèque du hipster », et qui avait généré un intéressant fil de commentaires. Le billet en question se déclinait comme suit :

Je parlais avec mon amie Maude, l’autre soir au Nacho Libre, et on se disait qu’un des clichés des personnes vraiment trop cool qui se trouvent particulièrement lettrés, ce sont les livres qu’ils ont dans leur « bibliothèque ». C’est toujours les mêmes. Ces gens-là ont toujours un million de vinyles plus obscurs les uns que les autres, dans un million de boîtes éparpillées… Et une quinzaine de bouquins sur la tablette en dessous de la télé. On a fait une liste des romans incontournables que tu dois posséder et avoir lus et auxquels tu dois faire référence le plus souvent possible parce que tu es un hipster intello:

-ON THE ROAD, Jack Kerouac.

-FIGHT CLUB, Chuck Palaniuk.

-1984, George Orwell. (ANIMAL FARM, en option)

-BRAVE NEW WORLD, Aldous Huxley

.-LES FLEURS DU MAL, Baudelaire.

-L’ÉTRANGER, Albert Camus. (Ta vieille version de secondaire V)

-NEW YORK TRILOGY, Paul Auster.

-N’importe quel livre de Carlos Castaneda, genre VOIR ou LE VOYAGE À IXTLAN.

-L’AVALÉE DES AVALÉS, Réjean Ducharme.

-Un recueil de poèmes de Jacques Prévert.

-L’ÉCUME DES JOURS, Boris Vian.

-UNE SAISON EN ENFER, Rimbaud.

-L’EXISTENTIALISME EST UN HUMANISME, Jean-Paul Sartre. (Ou LA NAUSÉE)

-LE PETIT PRINCE, Antoine de Saint-Exupéry.

Cette analyse profonde d’un des phénomènes sociaux les plus élusifs de l’imaginaire contemporain, je la devais surtout à une série de rencontres fortuites avec des personnes qui, effectivement, connaissaient tout sur tout et n’en avaient rien à cirer de la littérature, ce qui me permettaient d’émettre le jugement péremptoire selon lequel la littérature est un peu le seul art populaire aujourd’hui que tu peux te permettre de ne pas fréquenter et être cool quand même. Tu vas au cinéma, tu vas dans les clubs, tu vas dans les shows, tu vas au musée d’art contemporain, mais tu ne lis pas vraiment, sauf des magazines urbains sur le night life à Montréal. Pas le temps pour autre chose.

De mon côté, j’étais au faîte de ma propre contemporanéité, avec mon regard sociocritique sur le phénomène de la déconstruction du canon littéraire américain et mes super beaux t-shirts de McSweeney’s et j’avais enfin l’impression de maîtriser quelque chose, ne serait-ce qu’en comparaison et au détriment des autres.

(Parenthèse : Pour parler un peu de ce que je connais du milieu québécois, à cette époque je n’avais pas lu le livre de Nicolas Langelier, qui de toute façon est plutôt anti-hipster, anti-ironique, un peu comme tout le monde, finalement, un peu comme moi, un peu comme « vous »; je n’avais jamais rencontré Mathieu Arsenault, qui de toute façon est finalement très cool dans le bon sens du terme, il a plein de choses à raconter, il possède une intelligence qui va bien plus loin que la simple érudition, il tient un discours critique qui sort des sentiers battus, etc. Je veux dire, on ne peut pas le réduire à ses skinny jeans et à ses t-shirts élitisto-ironico-glam-underground avec des slogans du genre « Louis Ferdinand Céline Dion » ou « Deleuze-Guattari ». Ce qui est bien la preuve qu’on est tous le hipster de quelqu’un. Il y avait bien ce blogue que j’adorais, signé par une fille de Sherbrooke qui est rendue dans HoMa maintenant, Mélanie Jannard, qui s’appelait Laver ses choses dans un endroit crade, sur lequel j’étais tombé je ne sais plus comment, mais qui venait comme confirmer mon impression d’une façon étrangement détournée. Mélanie J. avait un talent littéraire incontestable, une plume absolument enviable, et dès le début je ne me suis pas fait prié pour le lui dire. C’est là que je me suis rendu compte qu’elle correspondait exactement à l’idée que je me faisais d’une hipster, dans la façon qu’elle avait de me répondre, jamais, jamais, jamais au premier degré. Avec elle, tout commentaire, tout compliment, n’importe quel échange devenait une joute rhétorique pour savoir qui aurait la palme du second-degré. Et je tiens à préciser que c’est moi, c’est ma perception, qui la construit comme ça : Mélanie J. est tellement « dedans » que c’est complètement intégré à sa personnalité, à son raisonnement, à son mode de vie. Il n’y avait même pas de vraie joute, c’est juste moi qui donnait des coups dans le vide, de peur de recevoir une baffe molle et désengagée. Bref, Mélanie J. m’écrivait toujours avec ce ton ironique, très « tongue-in-cheek », très blasé qui me faisait comprendre qu’elle correspondait absolument à mon stéréotype du hipster : elle pouvait bien être une whiz de l’écriture (et je tiens à souligner : allez la lire, c’est vraiment bon), elle pouvait bien maîtriser parfaitement l’art de cette vignette de blogue, ça ne changeait rien au fait que j’en connaissais beaucoup plus qu’elle sur la littérature, sur les livres, voire sur la langue et sur la grammaire. Parfois, je me permettais de lui proposer une variante plus élégante syntaxiquement, plus rigoureuse, dans un de ses textes, et elle me répondait toujours quelque chose du genre : j’ai poché mes 97 cours de français, qu’est-ce que tu veux, pis anyways c’est pas vraiment important c’est juste un blogue de marde. Quand elle me disait ça, je me sentais à la fois nul et banal d’avoir été aussi sérieux et en plein contrôle de mon petit monde à moi, dans tout son solipsisme. La banalité, la prévisibilité, rien de pire que ça. Fin de la parenthèse.)

Tout ça pour dire que je portais fièrement mes t-shirts trop serrés avec des slogans ironico-sincères comme « You’ve got beautiful handwriting » surmontés d’un léopard, et je n’aurais jamais pensé que McSweeney’s pouvait être associé au phénomène hipster, simplement parce que j’étais abonné personnellement et que Dave Eggers, le fondateur, représentait pour moi l’antithèse d’une posture ironique ou plutôt ce qu’on pourrait appeler une posture « entre guillemets ». Et ce malgré son livre de nonfiction ultra-métafictionnel (que Samuel Archibald doit adorer) A Heartbreaking Work of Staggering Genius; malgré ses efforts répétés de fonder des journaux underground dans les années 90; en fait, peut-être un peu à cause du fameux « appendice » qui est apparu dans les éditions subséquentes de A Heartbreaking Work of Staggering Genius, dans lequel il tentait, entre autres choses, de redonner son vrai sens, très limité, au concept d’ironie (bonne chance); mais surtout, surtout, à cause de son implication sociale que je trouvais admirable. Pour moi, il représentait un peu l’humain parfait, plein de « self-consciousness » contrebalancée d’abnégation et de réelle empathie. Eggers a fondé 826 Valencia, un organisme qui donne des ateliers de création pour les jeunes étudiants dans les quartiers défavorisés, il s’est intéressé à la guerre civile au Soudan et à la Nouvelle-Orléans post-Katrina, allant jusqu’à donner sa plume en tant que semi-ghost-writer à deux survivants de ces catastrophes humanitaires, dans What Is the What? et Zeitoun.

La première fois où j’ai entendu une référence à McSweeney’s dans un contexte hipster, c’était dans le film Juno, que j’ai vu bien en retard évidemment. À un moment dans le film, elle décrit un type de personne snobinarde qui lit probablement McSweeney’s : the kind of chick who plays the cello and reads McSweeney’s. Alors qu’on voit à l’écran une fille habillée en fringues de friperie portant des lunettes vintage. C’était une révélation pour moi parce que Juno représente justement le sentiment profond de décalage par rapport au monde et à la société qui est considéré comme une angoisse adolescente profondément vraie, une uncoolness fondamentale qui est synonyme d’une recherche de sincérité, alors qu’elle tente de comprendre comment « sortir » ou « s’évader » d’une société entière qui se déroule autour d’elle entre guillemets, qui se décline dans un perpétuel second degré où il est pratiquement impossible d’être sérieux, d’exprimer un sentiment, et de dire quoi que ce soit de réel. (Bon, le fait que dans le film le personnage de Micheal Cera [sera] soit encore plus hipster que Napoleon Dynamite est un autre débat, mais c’est un hipsterisme inconscient, avant la lettre, comme on dirait dans certains milieux).

Que Juno (à 16 ans, fan de Patty Smith, les Stooges, Bowie, etc.) associe McSweeney’s à une forme de superficialité élitiste me frappait en me rappelant à quel point j’étais uncool moi-même, et j’ai compris alors qu’encore une fois je me trompais sur toute la ligne quant à la nature profonde du hipster, qui était bien plus insidieuse que je ne l’avais toujours cru, bien plus tentaculaire, et qui me rattrapais dans mes propres retranchements.

Mon extrême contemporanéité en forme de t-shirts avec des slogans originaux en a pris un sale coup. Mais ce n’était qu’une petite claque sans conséquence en comparaison de ma découverte, tardive également, qu’on pouvait non seulement en 2007-2008 classer McSweeney’s dans la catégorie péjorative de trucs pour hipsters, mais qu’à peine plus de trois ans plus tard, on pourrait déjà trouver que McSweeney’s était out, qu’ils étaient des sellout, que ce n’était plus d’actualité, que Dave Eggers était le comble du mainstream, et que le simple fait de mentionner le nom sur le fil de commentaires d’un blogue comme HTMLGiant, le « internet literary magazine blog of the future », pouvait vous attirer les salves sarcastiques et caustiques de jeunes litsters en pleine possession de leurs moyens et de leur verve post-structuralisto-indie-bored.

Oui, vous avez bien entendu, j’ai vérifié sur urban dictionnary, la source officielle du langage informel et le terme est défini :

Litsters : « Derivation of a hipster, with particular interest in literature. Litsters are involved in writing poetry, fiction, or non-fiction memoirs. Litsters regularly read books published by McSweeney’s, but swear off New York Times bestsellers unless it is, by chance, a McSweeney’s publication (e.g. Dave Eggers’ works). Other litster favorites include Kerouac, Bukowski, Thompson, Vonnegut, Foer, Franzen, Zadie Smith, etc. Litsters will typically shop at independent booksellers (who carry McSweeney’s items) over larger conglomerates… »

Comme vous pouvez le constater, la définition, comme toutes celles qui entourent et tentent de saisir le phénomène du hipsterisme, est construite à la négative pour se moquer d’un type de personne, ce qui explique qu’elle ne soit pas à jour dans ses références. Ça ressemble un peu à une définition que j’aurais pu inventer moi-même, après ma première visite au Drawn & Quarterly, dans le Mile End.

En fait, le litster n’a rien à faire de Safran Foer, de Franzen ou de Zadie Smith, ils sont tous et toutes des vendus, des sell out, depuis longtemps. À la limite il peut encore citer Miranda July ou Lydia Davis parce qu’elles n’ont pas publié de romans. Il a déjà commencé à se moquer de Tao Lin parce que Vintage va publier son prochain livre. Mais restons un peu sur le cas de Tao Lin si vous permettez, qui est quand même pour moi le contact initial avec le litster : ma découverte que même en littérature, même dans mon pseudo domaine d’expertise, je n’étais ni à jour ni à la page.

Lin, écrivain et blogueur né en 1983, auteur entre autre de la novella Shoplifting at American Apparel, participe de façon informelle à HTMLGiant. HTMLGiant c’est un blogue de critique et d’opinions sur l’art fondé et dirigé par l’écrivain Blake Butler et d’autres, qui réunit une frange de la communauté littéraire américaine indie, et de ses fans. Peut-être la meilleure porte d’entrée sur ce que Bertrand Gervais citant Peter Sloterdijck citant probablement Julien Lefort-Favreau, appellerait l’extrême contemporain américain, en poésie et en prose du moins. Évidemment, il y a de tout sur ce blogue, et la plupart du temps les entrées elles-mêmes sont vraiment très intéressantes, c’est loin d’être un espace critique vide et superficiel. Tous les collaborateurs sont des gens qui ont soit une pratique d’enseignement (on retrouve souvent des articles sur les MFA, les fameux writing workshops américains), soit une pratique d’écriture, qu’ils aient été publiés ou non. Tous les collaborateurs ne se connaissent pas non plus, ne s’aiment pas nécessairement et ne sont pas en mutuelle admiration les uns des autres. Il y a un réel travail de mise à l’avant d’une petite littérature séparée du marché : celle de l’édition indépendante (qui ironiquement prend toute son inspiration de l’aventure McSweeney’s), et aussi celle de l’édition d’auteur, à la limite, qui est très respectée. Il y a un grand souci de la part du site d’être un porte-voix pour les écrivains et les poètes qui émergent.

Bon, ceci dit, est-ce que tout cela en fait un portail de la culture hipster? Je ne sais pas, je ne m’en serais peut-être jamais rendu compte si on ne m’en avait pas parlé, si on ne me l’avait pas souligné à gros traits. Je veux dire, quand on m’a dit que Pitchfork était un site de hipster, j’ai dit ah ouais? Et quand on m’a dit que Pitchfork était out, j’ai dit ah ouais?

En fait, et c’est là mon propos au fond, HTMLGiant devient hipster surtout dans ses fils de commentaires, dans les conversations générées par les billets eux-mêmes : à partir du moment où j’ai lu l’intervention de quelqu’un qui disait « Enfin un billet sincère qui n’est pas du ironic hipster posturing », j’ai commencé à regarder les interventions différemment. De ce côté là, c’est vraiment une ambiance différente d’autres blogues de critique littéraire communautaire comme The Valve, ou même, plus près de chez nous, Littéraires après tout, qui mériterait d’être plus connu.

Et c’est en me perdant des heures et des heures dans ces fils de commentaires que j’en suis arrivé à la conclusion qu’il y avait bel et bien un lien possible entre le monde de l’über-cool fashionista et celui de la littérature, au-delà de la filiation historique Hip-Norman Mailer-jazz-beat-on the road-etc, celle qui intéresse Joëlle par exemple, un lien qui allait détruire toute prétention que j’aurais pu avoir à une certaine coolness, un lien qui unit la fameuse culture de la citation, la « winking inauthenticity » dont parle Christian Lorentzen, et les départements de lettres des universités. Ce lien, je le découvrais sur le internet literary blog of the future, c’était la french theory.

Dans les fils de commentaires de HTMLGiant et des blogues qui y sont affiliés, on ne compte plus les références à Deleuze, à Derrida, à Lyotard à DeMan ou à Kristeva, qui servent souvent de tremplin non-pas à une conversation, mais plutôt à une méta-conversation, non pas à des commentaires mais à des méta-commentaires. Le blogue personnel de Blake Butler s’appelle d’ailleurs GDCS+SWDP, ce qui se traduit par Gilles Deleuze Commited Suicide and So Will Dr. Phil. Le signe +, dans cette équation, j’imagine que c’est probablement ce qu’on appelle, dans les ouvrages de critique littéraire, le middlebrow.

Sur HTMLGiant, il se trouve toujours quelqu’un pour écrire, en lettre majuscule, comme s’il le criait, afin qu’on ne le prenne pas au sérieux, « NO EXPERIENCE IS ENTIRELY SUBJECTIVE », citant et se moquant du fait de citer en même temps, simultanément. Une posture que l’intervenant suivant a le choix d’essayer de dépasser ou de dénigrer, ce qui entraîne souvent une joute de références plus ou moins implicites, jusqu’à la désintégration pure du langage. Habituellement, ça finit sur des signes orthographiques orphelins, qui ont perdu leur qualité même d’émotikons.

Sur HTMLGiant, il se trouve toujours quelqu’un pour critiquer la posture néo-hipster ironique du site en général, ce qui habituellement provoque une avalanche incontrôlable de guillemets et de réflexions sur l’usage des guillemets.

Dans un court billet publié récemment, David Fishkind, un des contributeurs que j’aime bien lire, écrivait qu’il avait été étonné de constater que l’écrivain Tao Lin venait d’envoyer un tweet presque entièrement non-méta, non-autoréférentiel, nous disant : « Notice the lack of self reference or promotion, reference to the nature of said tweet, bracketed ambiguous/conceptual “thought[s],” esoteric ongoing commentary of [something] semi-contextualized via hashtag. » Ce billet a engendré un long fil de commentaires, auquel Tao Lin lui-même n’a pu s’empêcher de participer, qui représente bien, je crois, cette parfaite fusion entre le hipster et le discours postmoderne et déconstructiviste, qui ne sera jamais out parce qu’il restera toujours l’équivalent littéraire d’un band obscur des années soixante-dix qui faisait déjà du no wave en 73!!!

(Parenthèse : D’ailleurs, parlant de band obscur des années 70, il me semble qu’il y a une confusion dans la vision du hipster comme étant celui qui est à l’ « avant-garde », ou qui est dans l’extrême contemporain en ce qui concerne l’état de son érudition artistique. En y réfléchissant, j’aurais tendance à dire que c’est plutôt vers le passé qu’on doit se tourner pour bien définir la posture hip, au sens où si tu veux être sûr à 100% de ne consommer que du alt, tu t’exposes, en découvrant ce qui sera cool demain, à courir le risque que ça devienne mainstream. Je me rappellerai toujours du moment flottant entre Fell In Love With a Girl et Seven Nation Army, des White Stripes, quand certains de mes amis ont brûlé leurs albums, ou encore ces quelques mois qui ont séparé l’apparition sur les ondes radiophoniques de Float On de Modest Mouse et sa réinterprétation par les candidats de American Idol. Je veux dire, moi-même j’ai presque crié SELL OUT! Bref, la tentation de fréquenter l’extrême nouveauté, chez le hipster, est contrebalancée par la certitude que les groupes obscurs du passé ne deviendront jamais mainstream : écouter Clap Your Hand Say Yeah!, c’est s’être trompé à partir du moment où la chanson joue au Renaud-Bray; révérer Lydia Lunch ou Deevo, c’est s’assurer qu’une telle situation ne se produira jamais. Personnellement, c’est toujours cet aspect qui m’a intimidé le plus chez mes hipsters à moi : si je parle de Tom Waits, ils vont me répondre avec Chuck E. Weiss. Si je me roule dans Bowie, ils vont me goudronner avec Roxy Music ou Nico. Fin de la parenthèse.)

Voici un exemple de conversation découlant du billet un peu provocateur de David Fishkind, qui ressemble étrangement à une version NYU/Columbia super élaborée de cet épisode de Friends où Joey ne comprend pas comment fonctionne les guillemets :

 

Brooks Sterritt 3 weeks ago

interesting observations, but only a fraction of tao lin’s tweets are actually meta, if you

mean self-referential. i wanna stir the POT.

  Guest who 3 weeks ago in reply to Brooks Sterritt

how much did he pay you for that comment?

  tao 3 weeks ago in reply to Guest who

0

  ‘name’ 3 weeks ago in reply to Brooks Sterritt

yes. also ‘funny’ (or simply ‘amusing’) that fishkind said this tweet didn’t have ‘bracketed’ quotes of ambiguous/conceptual ’words’ even though three words ‘are’ bracketed in this way, at least two of them for tao’s typical ‘ambiguous/conceptual’ tactic

  David Fishkind 3 weeks ago in reply to ’name’

In the United States, “bracket” usually refers specifically to the “square” or “box” type.

  Guest who 3 weeks ago in reply to David Fishkind

how can something ‘usually refer specifically’ to one thing or another?

 

Etc., etc., etc. Jusqu’à ce que l’un ou l’autre des participants s’avoue vaincu ou qu’un trouble-fête vienne « troller » l’argumentation en faisant bifurquer le débat ailleurs.

Le hispter, ou litster, tel qu’il est redéfini à travers l’effet rassembleur d’un espace créatif et intellectuel comme HTMLGiant se présente donc à moi sous la forme d’un être maîtrisant non seulement la posture ironique et celle du second-degré, qui est devenue de toute façon depuis longtemps celle du mainstream américain adolescent, mais qui pour ce faire a parfaitement intégré sa théorie poststructuraliste. Et là, vraiment, je ne suis plus d’attaque.

En me renvoyant non plus seulement faire mes devoirs du côté de la musique lo-fi et du garage rock des sixties, mais en me renvoyant aussi revoir mon canon littéraire au complet, il a réussi une autre fois à me faire douter de moi et de mon rapport au monde et à l’art. Ce qu’il me fait comprendre également mieux que n’importe quoi, c’est ce que l’extrême contemporain a de foncièrement indéfinissable, en m’expliquant que le concept est fuyant, dans sa double identité sémantique, irréconciliable, de temps présent et, surtout, de modalité esthétique. Le contemporain ce sera toujours et surtout, plus que ce qui se fait ici et maintenant, ce qui est intéressant et nouveau, et « relevant », ou qu’il l’était à l’époque, peu importe laquelle.

Ce hipster-là, qui a envahi sans me le dire mon domaine et ma passion, qui connaît son Foucault, son Genet, son Robbe-Grillet, son Beckett et son Artaud bien mieux que moi, qui peut m’expliquer pourquoi Lorrie Moore is so lame et pourquoi Don DeLillo is so overrated, il pourrait me faire douter de toutes mes certitudes, il pourrait me faire basculer dans le cynisme et l’indifférence. Je ne sais plus quoi faire : il y a trop de sincérité, trop de conviction dans son soupir ironique face au monde.

Finalement, et c’est peut-être le plus grave, il me fait même réaliser que j’en parle comme si tout le monde le connaissait, comme si tout le monde connaissait bien toutes les choses auxquelles j’ai fait référence ce soir, preuve à quel point il m’obsède et m’intimide. Il m’obsède et m’intimide jusqu’au point de me mettre en scène en face de lui, qui n’est même pas là, comme si vous vous n’étiez pas là et que je m’adressais à lui et ses comparses, pour livrer un discours que plusieurs d’entre vous trouvent peut-être un peu auto-indulgent et à la limite de la paranoïa.

(Dernière parenthèse : En passant, je tiens à dire que cette paranoïa a été accentuée par les réactions des amis à qui j’ai parlé du sujet que je voulais aborder et avec qui j’ai discuté de certains des enjeux soulevés ici. La plupart m’ont recommandé de porter ma veste anti-balles et m’ont suggéré des lectures pertinentes, des incontournables : essais sur la post-ironie, dossiers sur la culture hipster, le fameux article du Adbuster, le roman de Nicolas Langelier, Stuff White People Like, What Was the Hipster, etc. C’est peut-être une déformation du zèle estudiantin, mais de mon côté, j’ai pris ça assez au sérieux, je dois dire. Assez au sérieux pour aller me perdre dans la culture internet et essayer de pénétrer dans l’antre de la bête. Et c’est sous cet angle que j’aimerais conclure, en spécifiant que ce ne sont vraiment pas les intellectuels et les vieux comme moi qui réussiront à bien cerner ce qui se passe dans ce monde-là, dans le langage, dans l’espace, et dans la façon dont les jeunes gens qui l’investissent ont intégré complètement des notions comme l’ironie ou le deuxième degré, à un point tel que le discours institutionnel sur ces notions soit lui-même intégré, digéré, et recraché en nouvelles formes toujours plus subtiles d’expression langagière et stylistique. Je veux dire, pour ceux d’entre vous qui pensent que la post-ironie, c’est revenir à la sincérité parce que vous avez lu Réussir son Hypermodernité… ou les rants anti-ironie de Dave Eggers et David Foster Wallace, je donnerai seulement l’exemple suivant, trouvé sur le site Rumpus, qui a interviewé dernièrement la poétesse Megan Boyle, auteure de  Selected unpublished blog posts of a mexican panda express employee. Sa réponse à la question « qu’est-ce que la post-ironie? » vient de l’intérieur, de la culture elle-même, et non pas d’un regard externe et pseudo-objectif ou sociologique. Elle répond : « This seems hard to explain. I’ll give an example. Around 2004, wearing large glasses and mustaches seemed funny and cutting-edge to an artsy/intelligent/hipster counter-culture of young people, probably because of growing up surrounded by family members who considered wearing mustaches and funny-looking large glasses to be simple, boring, normal facts of life. When juxtaposed on the body of an attractive young person, the deadpan “large glasses” aesthetic created an appealing sense of irony and caused people to make friends and either overtly or subtly influence them to wear similar things. Urban Outfitters noticed what was happening and started selling clothes that family members with large glasses would wear, if those family members were in their sexual prime and wanted to make friends. This clothing style became hugely popular because of the sense of humor, authenticity, and shared experience it suggested. It made people seem both inclusive and approachable. Individuals. Then there were a lot of individuals wearing the same thing because they shopped at a store that made it possible for a lot of people to be individuals together. Post-irony […] is the new “identity canvas” for a person overexposed to the first wave of ironic personal expression. » Plus je lisais, plus je « m’informais » (façon de parler, tellement je ne comprenais rien), plus je cliquais sur des liens qui m’emmenaient de tumblr en blogues en flikr, plus je ressentais cette impression de vertige qui nous saisis souvent quand on surfe trop longtemps sans but précis, mais doublée d’un réel sentiment de voyeurisme et d’inquiétante étrangeté face à l’ « identity canvas » déployé. Pour mal citer Miranda July, je sentais qu’on me disait « Man, you really don’t belong here ». Ce que je veux dire c’est, comment appréhender correctement un phénomène qui est à la fois une chose et son contraire? Quelques exemples : Hipster Runoff est un blogue qui parodie tellement parfaitement la culture hipster qu’il est devenu la référence officielle de cette même culture. Rien de plus cool en ce moment que porter un t-shirt I Am Carles, le fondateur anonyme de Hipster RunOff. Tao Lin et sa femme Megan Boyle, deux écrivains de l’extrême contemporain américain, ont récemment ouvert une petite maison de production inspirée des films du mouvement mumblecore, peut-être en les parodiant, c’est dur à dire : ils tournent des films plus ou moins scénarisés avec leur MacBook, dans lesquels ils jouent leur propre rôle de couple, dans des situations normales de la vie, du genre être dans un WalMart et prendre une boîte de jouet et dire « So, this won the National Book Award », ou juste chiller dans un lit et se passer une boîte de peanuts en disant « Here’s the new Lorrie Moore ». Ils ont aussi réalisé un « documentaire » sur la jeune blogueuse et fashionista Bebe Zeva, qui vient d’être présenté au TriBeca Film Festival, dans lequel on peut entendre l’adolescente de 17 ans dire la phrase suivante, sur un ton indéfinissable, insaisissable, vraiment loin de celui qu’aurait pu utiliser Kurt Cobain, par exemple, qui résume vraiment bien d’après-moi l’ensemble des divagations de cette parenthèse : « I understand that life is… bleak. And you can either kill yourself or you can donate your existence to, like, social commentary ». Elle prononce cette phrase en voix off, pendant qu’on la voit se balader dans un centre commercial, elle-même en train de s’auto-filmer avec le macbook, souriante, on la voit se rouler dans une fausse pelouse en plastique, et essayer des vêtements griffés. Ce n’est ni le mal de vivre, ni une critique de la superficialité qui sont mis en scène ici, c’est autre chose, autre chose qui m’échappe complètement, qui dépasse ma propre capacité de détachement, quelque chose qui  a failli me faire virer fou à force d’essayer de comprendre pendant les heures que j’ai dédiées à la préparation de cette intervention. Et ça, c’est sans parler d’essayer de comprendre quel est le « discours », quel est le nombre de couches symbolico-ironiques dans la dernière chanson du dernier disque de Bon Iver. On s’y perdrait à moins. Fin de la parenthèse.)

Ce hipster-là, que je me construis à mesure que je vous en parle, il est parfois très présent dans mon esprit, très bien défini et très bien cerné. Je peux le pointer du doigt, l’achever dans les règles. Tellement présent en fait, comme je disais tout à l’heure, qu’il m’oblige à m’adresser à lui et à en faire mon lector in fabula, si on veut, quitte à snober à mon tour plein de gens qui ne connaissent ni Dave Eggers, ni David Foster Wallace, sans parler de Tao Lin ou de Bebe Zeva. Il est la définition même du contemporain qui est si conscient de lui-même qu’il en a perdu sa « self-consciousness », sa surconscience. Il est tellement ironique qu’il en est sincèrement désolé. Je l’ai rencontré pour la première fois dans un cadre musical, et c’est là qu’il prend sa forme la plus évidente, mais il m’a rattrapé dans la littérature, dans sa vision expérimentale/méta/indé de la fiction ou de la poésie, qui fait des jeux de mots vraiment élaborés sur les noms de Foucault et Kristeva. Ce hipster-là, j’ai l’impression parfois de le saisir et de pouvoir le nommer. Bref, ce que j’ai essayé de dire avec tout ça c’est qu’au fond, pour moi, le hipster agit surtout comme une soupape de sécurité et de réconfort qui sert à mettre un mot commode sur mon complexe d’infériorité afin de le garder en laisse. La question maintenant, c’est de savoir à quoi il vous sert, à vous.

Lecture angulaire de « Pour sûr », le dernier roman de France Daigle (II)

 

2. L’ANGLE PERSONNEL

En fait, l’idée venait de ma blonde, qui travaille sur des questions de littérature minoritaire en Acadie, et qui s’intéresse particulièrement à un roman de Jean Babineau intitulé Vortex. Parce que j’avais envie de mieux comprendre ce qui se passait dans sa tête pendant qu’elle rédige son mémoire, j’ai lu le Babineau dans le temps des fêtes et j’ai vraiment tripé. Je me suis mis à essayer de parler chiac après deux chapitres, tellement je savourais le jeu sur les codes et les niveaux de langues du roman. Babineau passait non seulement d’un pronom personnel à un autre pour raconter son histoire, du tu au je au il et de retour au je, mais de registre en registre afin de dynamiser la narration et le monologue intérieur. Au début je pensais à Ducharme, à l’invention langagière, au délire poétique d’une langue tortionnée et distronquée, mais je me suis vite aperçu que c’était autre chose: je pensais en Québécois. Les envolées de Babineau étaient autrement réalistes que celles de Ducharme ou même celles de Hervé Bouchard, elles n’étaient pas exploréennes, elles étaient purement acadiennes, ancrées dans la réalité monctonienne de tous les jours et donc beaucoup plus romanesques que poétiques. On était ailleurs.

J’ai tellement aimé Vortex que quand elle m’a suggéré un court article dans la revue Liaisons, sur le dernier bouquin de France Daigle, publié récemment chez Boréal, je n’ai pas attendu très longtemps. Dans l’article, Benoit Doyon-Gosselin, décrit rapidement l’architecture du roman de Daigle et présente l’auteure et son parcours. Il parle du livre avec enthousiasme, disant entre autres qu’il est content que Pour sûr soit sorti maintenant et non à l’époque où il écrivait sa thèse sur France Daigle justement, parce qu’il n’aurait pas su quoi en faire, comment le traiter, comment l’aborder. Ce livre, ce mastodonte, ce magnum opus de l’écrivaine acadienne, il aurait chamboulé sa vision de l’œuvre entière et altéré les conclusions auxquelles il était arrivé après des mois de réflexion. Ces dernières phrases de Doyon-Gosselin ont suffi pour me convaincre: il fallait que je jette un œil sur Pour sûr.

Une visite à la bibliothèque nationale plus tard, j’avais en mains le monstre. En fait, j’avais en mains deux monstres, puisque j’avais également emprunté La constellation du Lynx de Louis Hamelin (un roman envers lequel je suis beaucoup plus mitigé, mais c’est une autre histoire), que je comptais me taper en premier. Ça m’a pris cinq jours pour passer au travers des 650 pages du Hamelin, et tout de suite après je me suis installé avec Pour sûr dans mon récamier en feutre gris. C’était un livre lourd, que j’avais en plus dans une édition rigide de bibliothèque, qui se manipule assez mal, comme toutes les briques, mais qui me faisait saliver juste à en regarder la tranche. Un livre qui remettait en question l’idée reçue selon laquelle on ne publie que des plaquettes au Québec. Le Hamelin et le Daigle que je venais d’emprunter, tous deux publiés chez Boréal, une maison qui est loin d’être la définition de edgy, faisaient ensemble plus de mille pages. On était loin de ça.

J’étais conscient du fait que j’allais peut-être trouver ça vraiment mauvais, dès l’ouverture. Je suis assez critique, en général, surtout pour des questions de style, surtout pour ce que (personnellement) j’appelle des maladresses narratives, des détails informatifs donnés au lecteur dans des dialogues, des passages absurdement intellectuels ou poétiques, des fausses prouesses langagières qui me font rouler des yeux en soupirant. Je suis assez difficile avec la langue française et la façon d’en marquer l’oralité, la façon d’en assumer le caractère changeant et flottant, la façon de naviguer autour de son aspect parfois pompeux et daté, genre l’utilisation du passé simple, des subjonctifs, des choses comme ça. Donc, j’étais conscient que j’allais peut-être grincher des dents. Surtout que je savais que les romans antérieurs de Daigle étaient souvent qualifiés (ô horreur… mais non, j’exagère), de “proses poétiques”. Je suis un peu snob, dans un sens, je suis rigide et j’ai des idées bien arrêtées sur ce qui est “bien écrit” ou pas, depuis longtemps (mais je me calme ces derniers temps, peut-être parce que je sais qu’on me reprochera probablement les mêmes choses d’ici peu, mais ça, c’est vraiment une autre histoire).

Le côté “expérimental” me faisait un peu peur aussi, au sens où je me disais: et si je ne comprends rien? Est-ce que ce sera le genre de bouquin comme Marelle ou Finnegans Wake, que tu lis en écarquillant les yeux et que tu fais semblant d’avoir bien compris plus tard, entre universitaires? J’appréhendais le côté “difficile” d’un roman à contrainte, construit sur des formules mathématiques et une narration fragmentaire. Un livre à la fois “difficile” et mal écrit aurait été le comble de la déception. Quand je me suis installé pour lire, pour ouvrir Pour sûr, j’étais prêt à tout en même temps: j’étais prêt à être déçu autant qu’à être impressionné, à être dégonflé autant qu’à être soufflé.

De dire que la première impression a été favorable est un euphémisme. Dès les deux premières pages, durant lesquelles Terry raconte à son fils Étienne une histoire de souris de laboratoire (catégorie “Histoires d’Animaux”) pour l’endormir, j’étais accroché. Je ne savais pas encore qui était cet homme qui parlait comme ça à son fils, je ne pouvais donc pas me douter que j’allais m’attacher à lui comme à très peu de personnages de roman dans ma vie, mais déjà c’était évident que j’aimais son ton, sa voix, son langage. Terry s’exprimait dans un français chiac merveilleux (littéralement accentué par Daigle, avec énormément de tildes), dans un français si bien oralisé, si juste que je savourais chaque phrase, chaque tournure. J’ai arrêté d’avoir peur d’en trouver une mauvaise à partir de la page 10 à peu près. Il se passait cette chose étrange et si sublime dans l’expérience de lecture, qui n’arrive pas si souvent, quand on y pense, face à l’auteure:  j’avais confiance en elle. Je ne sais pas comment le dire autrement: France Daigle écrit extrêmement bien. Je ne sais pas si c’est plus une question d’oreille ou d’imagination, mais c’est une écriture qui est à la fois aussi précise qu’un diapason et aussi belle qu’une mélodie.

Tout de suite après l’histoire de Terry, qui finissait tristement pour Souricette, le passage suivant me donnait une idée de ce que Pour sûr avait en stock pour moi. Le premier fragment de la catégorie “Scrabble”, très court, se déclinait ainsi:

Avalées. Bloqua. Kamut. Sauna. Won. Routière. Avec. Image. Poire. Chic. Réédités. Tache (avec espoir de faire pistache). Fade. Gâtent. Bloquas. Je. Mou. Saluai. Des. Enlisai. Liez. Rayés. If. Benne. Xi. Poulie. Ion. En. Pour un total de 271 et 269 points.

(P. 11)

Cette photographie en surplomb d’une grille de Scrabble me faisait comprendre un tant soit peu le genre de travail conceptuel que j’aurais à faire comme lecteur, et ça me plaisait. Ce que Daigle me demandait, en fait, c’était non pas une complète refonte de mes outils habituels de lecture, mais plutôt un temps d’adaptation, une sorte de période tampon durant laquelle j’allais accepter de ne pas comprendre parfaitement comment elle organisait son récit. Mais même si ça m’a pris du temps à bien m’orienter dans l’enchaînement des catégories et des thèmes, je n’ai jamais perdu le fil. Et je crois que c’est en grande partie dû au fait que non seulement l’écriture est formidable, le chiac est contagieux et presque survolté, mais Daigle a tout fait pour que ça soit accessible et intéressant. En fait, tout est intéressant dans Pour sûr, même les “Détails inutiles” et les “Détails dans le détail”, les “Labyrinthes”, les “Patates”, etc.

À la page 300, j’ai dit à ma blonde que demain j’allais l’acheter, que j’avais envie de l’avoir, que c’était sûr que j’allais devoir en parler d’une façon ou d’une autre. Pour moi, c’est un livre important, qui mérite d’être lu et relu, d’être discuté et partagé. La seule chose que je regrette, en fait, c’est que Daigle ait publié chez Boréal, qui en a fait un livre somme toute assez ordinaire. Comme Pour sûr est un livre qui parle des livres, qui s’extasie devant la beauté du livre en tant que concept et en tant qu’objet matériel, j’aurais aimé qu’une maison comme Alto s’en charge, pour en faire quelque chose de beau, de visuellement agréable, en harmonie avec l’univers déployé. Un exemple: à un moment donné, la narratrice parle de différentes polices de caractères, en typographie, et explique qu’habituellement, l’information sur la police utilisée dans un roman se retrouve à la dernière page imprimée. Il me semble que ça aurait été la moindre des choses, chez Boréal, d’inclure cette information en fin d’ouvrage, histoire de ne pas faire mentir le texte. Mais bon, c’est une réticence vraiment mineure, et ce serait ridicule de dire que ça a gâché quoi que ce soit dans ma lecture. De toute façon, elle ne pouvait pas être gâchée, elle était trop assaillie par la puissance de moments comme ceux-ci, ordinaires et lumineux, qui arrivaient de tous bords tous côtés:

Terry trouva intéressante la liste que lui avait envoyée Myriam.

-Ça s’appelle les “expériences clés des enfants d’âge préscolaire”, qui dit pas mal toutte juste là.

Carmen acquiesça.

-Comme, y aimont ça quante tu y eux donne un signal pour commencer ou arrêter de faire de quoi. Comme Un deux trois gõ! ou de quoi de même.

Carmen trouvait que cela allait de soi.

Terry zieutait la photocopie tout en parlant:

-C’est great. Ça donne des idées de quoi faire avec zeux quante t’en peux pus pis qu’y faut que tu t’en occupes pareil.

Carmen se demanda si, dans ces moments-là, elle aurait vraiment le courage de sortir cette liste.

-Y aimont mesurer le temps pis suivre des rythmes…

-…

-C’est pour ça qu’y aimont qu’on y eux conte la même histoire fois après fois. Y aimont penser à ça qui s’en vient, y aimont se rappeler, passer les séquences dans leur tête.

-Ç’a du bon sens.

Puis Terry s’étonna:

-Hun! Ça dit qu’entre deux pis cinq ans, leur temps de réaction est de dix secondes. Comme, si tu demandes une question, ça peut prendre jusqu’à dix secondes avant qu’y te répondiont.

Terry baissa sa feuille.

-Dix secondes, c’est pas mal long, ça.

-Me semble qu’Étienne a pas besoin de sitant que ça.

Terry compta dix secondes dans sa tête.

-En tous cas, c’est bon à saouère. Pour Marianne au moins.

-Oui, pour Marianne, pour sûr!

(P. 537-538; Catégorie “Le temps”)

 

*

 

1. L’ANGLE ACADÉMIQUE

Lecture angulaire de “Pour sûr”, le dernier roman de France Daigle (I)

Source: editionsboreal.qc.ca

1. L’ANGLE ACADÉMIQUE

À quelques reprises, dans son roman Pour sûr, France Daigle fait dire à ses personnages qu’ils sont impressionnés par le choix de mot que leur interlocuteur vient d’utiliser. Carmen, dans une conversation avec son fils Étienne, qui a quatre ans, le félicite d’avoir choisi le mot français désignant la chose ou l’idée qu’il avait en tête. Terry, le père d’Étienne, dont le chiac est plus prégnant que celui de sa femme, est aussi enthousiaste quand Carmen lui rappelle la bonne expression, ou lui propose un terme plus précis permettant d’exprimer clairement ce qu’il cherchait à dire. Les gens qui peuplent le roman, des Acadiens de Moncton, sont tous fascinés et obsédés par leur langue commune, ils en parlent, et France Daigle les fait parler, les laisse parler, les laisse s’exprimer. Fiers francophones du Nouveau-Brunswick, communauté minoritaire s’il en est, ils sont tous et toutes des amoureux des mots qui les entourent et des spécificités qui les définissent dans leur identité. Le français dont ils se réclament, qu’ils tentent de faire survivre au quotidien, n’en est pas moins mâtiné d’anglais et ils sont constamment en train d’analyser la porté et les limites de ce langage vernaculaire qui les unit et les isole à la fois. Le fragment 168 (catégorie « Langue ») se lit comme suit :

La position de Carmen au sujet de la langue n’a rien de reposant, et ce, pour elle-même en premier lieu. Elle a beau vouloir que les enfants apprennent un français correct, elle ne peut s’empêcher de sourire parfois devant certaines tournures chiac. Mais ce n’est pas toujours le cas, hélas. Elle a souvent l’impression que le chiac résulte d’une certaine paresse, ou d’un manque de curiosité, de fierté, de logique, d’autant plus quand le mot français est connu de tous et facile à intégrer au parler courant. Au Babar [le bar dont elle est propriétaire], par exemple, elle aimerait que les employés parlent aisément un français un peu plus relevé, sans que le chiac disparaisse complètement pour autant. Elle n’a pas encore trouvé la meilleure manière d’aborder cette question avec les employés, craint d’être jugée, mise à l’écart du simple fait d’aborder ce sujet sensible.

(P. 76-77)

Le livre de Daigle est construit de 1728 courts passages plus ou moins indépendants les uns des autres, regroupés en 144 catégories, elles-mêmes faites de 12 fragments chacune. Le calcul est simple, mais la construction qui en résulte est complexe : 12 X 12 = 144; 12 X 144 = 1728. Chaque catégorie, chaque « sujet » si on veut, reviendra donc 12 fois, disséminée dans les quelques 750 pages du livre et viendra alimenter la réflexion sur la structure de l’œuvre en devenir autant que sur ses thèmes. La catégorie « Équations », par exemple, fait état de la démarche de l’auteure par rapport aux nombres qu’elle a choisi d’utiliser et qui l’inspirent parce qu’ils sont fascinant dans leurs potentialités, le 7 et le 12 étant des nombres associés depuis longtemps à la perfection et à la sérénité. La catégorie « Scrabble », elle, s’intéresse davantage au caractère physique des mots, à leur substantialité. Plusieurs autres catégories sont de nature informative, comme ces dernières, mais Pour sûr est d’abord et avant tout une narration, dans laquelle on rencontre des personnages dont on suit les péripéties. Cette narration, entrecoupée d’éléments d’information de toutes sortes, allant de l’histoire de la typographie aux différentes occurrences de la lettre A dans les titres d’œuvres qui se retrouvent dans La bibliothèque idéale, est sans-contredit non-conventionnelle, mais elle n’en est pas pour autant difficile.

D’abord, en alternant la largeur des marges entre chaque fragment et en nommant la catégorie en retrait sur la page, Daigle permet au lecteur de s’y retrouver visuellement et ainsi de lui faciliter l’entrée dans son univers. Ensuite, il y a une légèreté consciente dans l’ensemble qui rend la lecture fluide. Comme le disait Jean-Philippe Gravel dans son ouvrage récent Du travail, pas du jeu, « la responsabilité de l’écrivain n’est-elle pas de se donner le plus de mal possible, de sorte que son lecteur n’ait pas à trop s’en donner quand il le lira? » (p. 1123) Le roman de Daigle fonctionne un peu de cette manière, dans la mesure où on sent qu’elle a voulu non seulement créer quelque chose d’imposant, d’important, mais qu’elle a travaillé énormément à rendre ce quelque chose accessible.

Ainsi, au cœur de ce maelström de mots, de définitions, d’expressions et de « Détails inutiles » (du nom d’une des catégories), se trouve une famille ordinaire et ses préoccupations quotidiennes, sur le langage, sur la paternité, sur l’avenir et sur l’argent. On fait la connaissance de Terry et de Carmen*, un couple avec deux jeunes enfants, autour duquel gravitent plusieurs personnages secondaires, parfois nommés, parfois anonymes. Terry est propriétaire d’une petite librairie et Carmen tient un bar fréquenté par une clientèle fidèle, des habitués dont nous entendrons souvent les dialogues.

Drôle et touchant, le récit des personnages principaux est peut-être l’aspect le plus réussi du livre, puisque d’une part il nous permet de s’accrocher à une ligne narrative précise, bien ficelée (et ainsi d’absorber correctement le surplus d’information qui l’entoure) et d’autre part il concrétise l’idée maîtresse derrière toute cette grande prouesse qu’est Pour sûr, qui veut que la littérature soit avant tout une affaire d’humains.

Bien qu’il soit hasardeux de tenter de résumer un livre comme celui-ci, qui parle de tout et de rien, puisque chaque catégorie narrative est une petite œuvre en soi, à la fois superflue et pertinente, on peut tout de même en soutirer ce qu’on pourrait appeler des passions, voire des obsessions, ces catalyseurs qui poussent le livre vers l’avant.  Immense roman expérimental fait de fragments discontinus mais ordonnés avec une précision arithmétique, véritable somme encyclopédique qui a nécessité plusieurs années de réflexion à l’auteure, Pour sûr est d’abord un livre sur les livres et sur les mots qui les constituent, mais aussi sur les chiffres qui se cachent souvent derrière. C’est une expérience totalisante comme il s’en est  fait peu dans l’histoire de la littérature. Bien sûr, c’est d’abord une étude sur la construction romanesque (au sens d’échafaudage) comme moteur d’une compréhension de la psychologie humaine, mais c’est également un hommage au livre en tant que produit culturel et social, au livre en tant qu’objet physique qui se construit et qui requiert une expertise, en font foi les catégories « Typo » et « Histoire », qui traitent respectivement de l’histoire de la typographie et du rapport affectif qu’on peut entretenir avec les pages liminaires d’un livre.

Mais ce n’est pas tout. Au-delà de l’écriture, de la littérature, des modalités formelles de la composition et de la confection d’un ouvrage, se trouve l’obsession de la langue, qui domine, qui englobe tout le reste, comme je le disais plus haut. La rencontre du français, de l’anglais, du chiac, leur rencontre parfois fructueuse, parfois désastreuse, dans la diégèse de Pour sûr autant que dans la réalité de Moncton et des environs, forme le cœur du roman, son âme. Jusque dans l’orthographe même des mots et des expressions, Daigle cherche à interroger, à déconstruire et à reconstruire, à inscrire et à transcrire, une langue acadienne propre à ces gens qui peuplent son univers. Plus souvent qu’autrement, ce ne sont que des voix qu’on entend, sans filtre, des « Monologues non identifiés » qui s’imposent plus dans leur pur aspect langagier que dans leur contenu, ou encore des « Dialogues en vrac » qui viennent remettre en question certaines évidences :

-C’est supposé qu’y en avait du temps de Molière qui trouviont que son français était trop populaire, pas assez raffiné.
-Denne hõw cõme qu’y disont tout le temps la langue de Molière, comme si qu’y était le kingpin du français?
-Probablement parce qu’y a venu fãmous. C’était peut-être le premier Français à devenir fãmous.
-…
-…
-Quoi d’autre que t’as appris?
-Ben, que Molière vivait dans la période que l’Acadie a commencé à exister. Entre 1600 pis 1700, qui serait le XVIIe siècle.
-Ça c’est weird. Je croyais qu’on descendait de Rabelais nous autres.
-C’est vrai. J’avais pas pensé à ça.
-…
-Ouelle, I guess qu’y faudra que j’alle au prochain cours asteure.
-Moi, ça me tannerait. Tu vas à l’université, tu crois que t’apprends dequoi, pis là, une simple petite question fait que tu sais déjà pus. C’est une ripoff.

(P. 32)

Pour sûr explore ces questions grâce à l’humour et au savoir encyclopédique, mais également à travers les figures qui l’habitent. Au bout du compte, cette langue obsédante, plus grande que nature, à laquelle on ne peut pas ne pas réfléchir, est omniprésente. Cette langue, en investissant tous les aspects du livre et de la vie, en étant le livre et la vie, vient évidemment influencer le destin et les pensées des personnages, qui cherchent à se l’approprier tout en s’en dissociant. Terry, Carmen et tous les autres, des vieillards jusqu’aux enfants, se questionnent et essaient tant bien que mal de se positionner : y a-t-il réellement quelque chose à faire pour sauver le français en Acadie? Le chiac est-il une spécificité savoureuse ou une lente mort annoncée? Chacun a ses idées, ses convictions et ses paradoxes. Dans la vie, ces questions sont loin d’être réglées, et le roman de France Daigle dépasse les simples contradictions en créant un souffle langagier qui déborde largement ses propres limites territoriales et les angoisses identitaires qui y sont liées, qui les savoure, les exacerbe, tout en les triturant.

Ce n’est pas le but de l’opération grandiose qu’est Pour sûr d’offrir une résolution, mais plutôt d’observer le problème sous une multiplicité infinie d’angles, jusqu’à créer un effet kaléidoscopique d’envoûtement et de vertige mêlés. On s’égare dans la multiplicité des opinions, dans la simple addition des voix, mais c’est un égarement salvateur, du point de vue littéraire du moins. Parce qu’au final, ce que le roman-somme peut faire de mieux, dans toute l’humilité de sa démarche d’épuisement, c’est peut-être de ne rien résoudre.

*Les lecteurs habitués de France Daigle ne font pas vraiment la connaissance de Terry et Carmen, puisqu’ils sont des personnages de livres antérieurs de l’auteure.

Tâcheron

Bon, ça m’a pris quand même assez de temps, mais je suis allé lire tous tes tweets depuis ton inscription en juillet 2006. Je sais pas si tu le sais, mais ça fait beaucoup de tweets à écumer, ça. Beaucoup de données à compiler. L’analyse laborieuse et minutieuse des statistiques va se faire dans les prochains jours ou semaines. Combien de fois t’as parlé de tel sujet, combien de fois t’as parlé des animaux, c’est quoi ton mot le plus utilisé, est-ce qu’on peut voir des patterns précis dans ta façon de synthétiser ta pensée, etc. Je vais tout mettre ça dans des cases pour faire des tableaux, des graphiques. Après ça je vais créer ton archive personnelle pour qu’on puisse chercher dans tes tweets par mots-clés, par hyperliens, par induction. Je vais construire une base de données exhaustive de tes abonnés, pour qu’on puisse savoir qui t’a retweeté le plus souvent, avec qui t’as le plus échangé, échangé quoi, etc. Ça va être malade. Après ça je vais faire la même affaire avec ton Facebook, sur ton mur, sur ton Timeline. C’est super ambitieux mon projet, tu vas voir, c’est super global. J’utilise jusqu’à neuf couleurs différentes pour les graphiques. Si tout se passe bien, je devrais avoir fini pour la Saint-Valentin.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.